dimanche 30 octobre 2011

La danse est un éternel recommencement...

Dans The Most Together We’ve Ever Been, le duo Ame Henderson et Matija Ferlin pousse l’art du vide (et de l’absurde) à son comble en interprétant tout au long du spectacle une succession d’innombrables recommencements.
 
Affublés de lunettes noires et d’une étrange démarche sur demi-pointes (comme s’ils marchaient littéralement sur des œufs), chacun des interprètes demeurent totalement détachés des actions, nous livrant une suite inexorable de débuts possibles, tous aussi absurdes les uns que les autres. L’action répétée de leurs entrées et sorties depuis une porte de fond de scène donne à la dramaturgie un goût burlesque.
The Most Together We've Ever Been | Tangente (2009) | Crédit photo : Sandra Lynn Bélanger
Sur scène, un amoncellement d’objets lourds et disparates envahissent le plateau. Le scénographe Mauricio Ferlin a ainsi imaginé un concept de décor encombrant qui ne coûte aucun frais de transport. En effet, 6 à 8 groupes d’objets composent l’imposante scénographie empilés dans une logique d’entreposage : bidons, containers, matériel de construction, etc. La sélection s’effectue sur place par un artiste local chargé de collecter des objets dans le lieu où se déroule le spectacle. Il y apporte sa touche personnelle en y intégrant des objets personnels. La consigne s’adapte ainsi différemment à chaque théâtre. L’action semble ainsi se dérouler dans un entrepôt quelconque, un no man’s land d’objets hétéroclites.
The Most Together We've Ever Been | Tangente (2009) | Crédit photo : Sandra Lynn Bélanger
Les deux interprètes terminent le tout en beauté en venant chercher un à un les spectateurs pour sortir de la salle par le même chemin qu’ils ont emprunté pendant une heure. Le public participe ainsi furtivement au spectacle, reprenant par sa démarche et par ses regards en arrière, certains éléments de la « chorégraphie » dans une troublante opération de mimesis puisqu’il devient, à son tour, l’objet du spectacle. 
Présenté par Tangente, automne 2009.
Site internet : http://publicrecordings.org

samedi 11 décembre 2010

Danse mutante

Benoît Lachambre et Louise Lecavalier évoluent sur scène dans un décor entièrement blanc, tels deux personnages de bandes-dessinées perdus sur une page vierge. Plus qu’un duo, Is You Me est un trio : en effet, l’artiste visuel Laurent Goldring intervient tout au long du spectacle à travers des projections d’images qui recouvrent à la fois le fond de scène et le plateau en pente douce. L’espace scénique devient ainsi l’écran sur lequel se projettent en temps réel les tracés de Goldring, tandis que son dessin réalisé en direct offre au spectacle une scénographie mouvante doublée d’effets lumineux provoqués par les contrastes entre le noir et le blanc. Des traits noirs remplissent progressivement le fond blanc et habillent littéralement l’espace, créant des pleins et des vides, tout comme les costumes noirs et blancs des deux protagonistes présents sur scène.

Laurent Goldring, Louise Lecavalier et Benoît Lachambre dans Is you Me © André Cornelier
Goldring interagit avec les danseurs tant au niveau du rythme du mouvement qu’au niveau de sa forme et de sa dynamique, parfois en contraste, parfois en écho. Ces interventions visuelles affectent directement la présence des deux danseurs en les fondant tantôt dans le décor ou, au contraire, en les y détachant radicalement. Ainsi, les lignes et les pleins dessinés sur le fond et le sol disparaissent parfois d’un coup de clic quand Goldring appuie sur la touche « effacer », créant alors la sensation soudaine d’un vide immense ; les danseurs demeurant tout à coup les seules taches noires sur un décor entièrement vide et à l’allure apocalyptique. Cet impact visuel provoqué par la couleur blanche suscite chez le spectateur une intense sensation de vertige.

L’ambiance musicale robotique aux accents hip-hop du compositeur Hahn Rowe enveloppe les mouvements déliés des danseurs, tandis qu’ils enfilent des vestes à capuches pointues qui leur donnent alors davantage l’allure de personnages issus d’un univers de science-fiction. 

Benoît Lachambre et Louise Lecavalier dans Is You Me © André Cornelier

Dans cette pièce, les danseurs se confondent même parfois entre eux dans un troublant jeu d’illusion dont le spectateur ne saisit plus vraiment ni qui est qui, ni à qui appartiennent les membres, déjouant ainsi les axes et orientations anatomiques au point de créer des corps insolites, voire mutants, défigurés et difformes, sans tête, à 4 bras ou encore avec des jambes à l’envers du torse et aux mouvements désarticulés.


Dans ce duo, les rapports de couple traditionnels en danse contemporaine sont bouleversés, voire annihilés. En effet, il ne s’agit plus de mettre en scène un homme et une femme dans une relation fatalement amoureuse et tumultueuse, se repoussant tout en s’attirant farouchement dans un idéal fusionnel et passionnel. Les créations de Benoît Lachambre s’enracinent ainsi résolument dans une pratique de la performance où les stéréotypes  de certains rapports au corps basculent pour faire surgir d’étranges états de corps et « une perception de soi en constante mutation »[1].

Visages dissimulés, personnages asexués, chacun peut être l’autre, son double, son pendant, son prolongement ou son ombre. Figure gémellaire, dédoublement, jeu de miroir, mais en aucun cas deux figures complémentaires d'un idéal du couple fonctionnel et pulsionnel ou encore dans la manipulation de l’un sur l’autre et dans un partage organisé du pouvoir. Loin de s’effacer, l’identité se démultiplie. Le corps évolue ainsi dans une incessante transformation.

Montréal, juin 2008.

Is You Me
Une création de 
Laurent Goldring, Benoît Lachambre, Louise Lecavalier, Hahn Rowe
Assistante artistique France Bruyère
Dansé par Benoît Lachambre et Louise Lecavalier
Compositeur et musique live Hahn Rowe
Scénographie, lumière, film, projections Laurent Goldring
Costumes Lim Seonoc
Direction technique Philippe Dupeyroux
Production Par B.L.eux
Site Internet : www.parbleux.qc.ca


[1] Alexandra Baudelot, « Chanson de geste cru », Mouvement, juillet 2001.

dimanche 17 octobre 2010

L'art du vide


Telle une pièce d’Eugène Ionesco, aucun accessoire mentionné dans le titre n’est présent dans la pièce Manteau long en laine marine porté sur un pull à encolure détendue avec un pantalon peau de pêche et des chaussures pointues en nubuck rouge. Tout le jeu consiste pour le binôme Delgado Fuchs à décevoir une à une toutes les attentes du public et, paradoxalement, à le surprendre.

Leur recherche chorégraphique se décline dans la plus grande simplicité, d’apparence innocente et ingénue. Ainsi, ils se livrent à des séries d’exercices de réchauffements et d’étirements physiques qui à force de répétition glissent doucement vers l’équivoque et le trivial.

Marco Delgado et Nadine Fuchs

Déjouant les codes du spectaculaire, ils remportent même le pari d’« être nus sans être nus » en interprétant un pas de deux dans une nudité intégrale, chacun recouvrant cependant le sexe de l’autre par sa main.

Poussant le vice de chaque parti-pris, Nadine Fuchs s’habille ensuite en rose bonbon de la tête aux pieds, en passant par ses sous-vêtements jusqu’aux bottes à talons. Son complice en fait de même avec un costume et chapeau haut de forme conçus dans une même gamme chromatique : bleu azur. Ces deux couleurs donnent à chaque personnage une image d’Épinal de l’homme et de la femme.

Le duo pousse leur réflexion sur la spectacularisation du corps jusqu’au bout en terminant leur pièce avec des panneaux grandeur nature à leur effigie. Les spectateurs sont alors invités à poser derrière grâce à des ouvertures effectuées au niveau des visages, comme pour un souvenir de vacance, grâce à un appareil photo polaroïd laissé à leur disposition. L’image des deux interprètes devenant ainsi emblématique du spectacle, n’importe qui peut poser, en souvenir, dans leurs corps idéals.

Présenté à Tangente, automne 2009.

Site internet : http://www.delgadofuchs.com 

lundi 3 mai 2010

Le désarroi du mâle contemporain

Tout se pète la gueule, chérie...

Le désarroi du mâle contemporain, c’est comme une course contre un mur ou une voie sans issue.
C'est comme une bouteille de bière vide.
Le faune, le cowboy, l'animal, le guitariste, le danseur… La figure masculine se fissure. Ses points d’appui se dérobent. Déséquilibrée, la brute s’ébranle et chute. 

Casquette, lunettes noires, guitare, bottes de cowboy et bière. Ses attributs sont devenus dérisoires. Sa bestialité est désormais vulnérable, ses élans vains, ses muscles inutiles, sa chute inévitable. Voire émouvante. 

Une gorgée de bière, un coup de bassin, une goutte de sueur, un muscle qui se relâche : l’état de grâce de la débandade. 

Il ne lui reste plus qu’à reculer.
(KM, 5 mars 2010)

mercredi 30 septembre 2009

La "french touch" chorégraphique...

Les spectacles de danse européens sont quasiment caricaturaux tant ils sont déroutants, voire insondables. Plonger dans un spectacle de danse européen, c’est un peu comme regarder un film de Jean-Luc Godard : on n’est pas certain de tout comprendre et souvent l’ennui nous guette… Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, on est confronté à des objets artistiques originaux et insaisissables, qui exigent une attention particulièrement soutenue, des œuvres énigmatiques dont il nous manque parfois un mode d’emploi ou un décodeur.

La France était l’invitée de l’Agora de la Danse cet automne dans le cadre de sa série « Destination : Danse ». L’Agora de la danse accueillait à cette occasion quatre chorégraphes français choisis dans le cru 2008 des Rencontres Internationales de Seine-Saint-Denis : Nacéra Belaza, Fabrice Lambert, Julie Nioche et Pierre Rigal. À la sortie de ces spectacles, le public semblait perplexe, sans doute déboussolé dans ses habitudes. Malgré leur esthétique épurée, ces œuvres témoignent de rigoureuses recherches chorégraphiques.

Matter de Julie Nioche | Crédit photo : Jérôme Delatour
Avec Matter, Julie Nioche présente une œuvre visuelle plus que chorégraphique dans laquelle quatre danseuses enfilent d’impressionnantes robes de papier blanc conçues par Nino Chubinishvili. Cet habillage consciencieux s’effectue tel un rituel, une étrange cérémonie. Attribut féminin par excellence, la robe évoque une féminité imposée ou idéalisée, tandis que le blanc renvoie à la pureté et à l’innocence juvénile d’une poupée, d’une communiante, d’une vierge ou d’une jeune mariée.

Chaque danseuse demeure immobile, sage et docile, dans son carcan immaculé. L’univers graphique de la pièce repose sur le contraste entre le blanc angélique de ces robes et du tapis de scène et le noir qui recouvre peu à peu l’intégralité du plateau. L’étonnante scénographie conçue par Virginie Mira consiste en effet à déverser sur scène des trombes d’eau qui se diluent progressivement avec de l’encre noire. Sous l’effet des gouttes d’eau, le papier épouse tout d’abord le corps des danseuses, avant de se dissoudre progressivement et de dévoiler leur peau. La posture des danseuses, comme leur vêtement, glisse alors de la position hiératique, digne, impeccable et droite, à la distorsion et à l’épuisement sous l’action répétée de la chute. Les corps se métamorphosent alors, tout comme le costume qui se déchire, se dissout et se salit au contact de l’eau puis de l’encre.

Matter de Julie Nioche | Crédit photo : Jérôme Delatour

Ce projet de collaboration international réunit la jeune chorégraphe française et trois homologues norvégienne, indienne et marocaine autour de la question de la féminité. Matter est le résultat de leur expérience partagée, avec leur histoire et leur culture respectives intimement liées au contexte familial, social et politique de chacune. À la féminité de Julie Nioche se combine donc celles de Mia Habib, Rani Nair et Bouchra Ouizguen.

Dans sa précédente performance intitulée Les Sisyphe, la chorégraphe invitait 10 à 100 individus à sauter pendant 20 minutes sur la chanson « The end » du groupe The Doors, entraînant les corps dans une dépense physique extrême jusqu’à l’épuisement. Cette démultiplication des « individus en mouvement » permet de dépersonnaliser un propos en le déclinant sur différents corps afin d’en multiplier les points de vue, les sensibilités et de livrer différents témoignages d’une même expérience. La chorégraphe construit ainsi ce qu’elle appelle une « identité combinée », que ce soit à travers une centaine d’individus s’épuisant pendant vingt minutes sous l’action répétée du saut ou à travers quatre femmes perdant leur robe de papier sous une pluie d’eau.

Autre contrainte gestuelle radicale avec Le Cri de Nacéra Belaza qui consiste à répéter un même mouvement dans un crescendo obsédant : un balancement de bras se réitère de manière obsessionnelle, étirant progressivement l’amplitude du geste. Un cri silencieux semble s’arracher du mouvement comme une douleur lancinante. Refusant l’artifice du geste dansé, Nacéra Belaza se concentre sur un seul mouvement et le fait évoluer tout au long du spectacle.

Toujours le même mouvement qui s’amplifie et s’enracine dans les corps et dans l’espace à travers une transe à la fois enivrante et inquiétante. Deux danseuses, Nacéra et Dalila Belaza, exécutent à ce titre de manière synchronique, le même mouvement, livrant ainsi leurs corps à un rituel relevant de l’exercice et de l’expérience sensorielle, non sans rappeler la tradition des derviches tourneurs ou encore le troublant Fase d’Anne Teresa de Keersmaeker, plongeant alors le spectateur dans un état d’hypnose et de résonance kinesthésique.


Quant à Fabrice Lambert, avec Abstraction et Gravité, il présente deux des 26 courtes pièces chorégraphiques qui compose son vaste Abécédaire entamé depuis 2005 autour du corps dansant. Difficile de distinguer les deux mots car dans sa gestuelle, froide et minimale, tout est affaire d’abstraction et de gravité. Dans le premier solo, le corps du danseur drapé dans un étrange costume blanc et bouffant devient une créature déshumanisée qui se meut dans un espace neutralisé, noyé dans l’abstraction pure. Dans le second, l’ombre du danseur se détache sur le reflet vidéo d’une flaque d’eau. Ce jeu sur l’image permet à l’interprète de s’extirper progressivement de la gravité.
Fabrice Lambert | G comme Gravité
Abécédaire (2008) | Crédit photo : Sarah Zhiri
Tous ces spectacles jouent davantage sur la perception que sur la forme. Force est de constater que nos confrères européens investissent davantage dans la recherche et la création. Leurs œuvres, bien qu’épurées, voire minimales, n’en demeurent pas moins profondes et riches tant au niveau de la réflexion qu’au niveau de la créativité gestuelle.

lundi 20 avril 2009

e-danser

Avec l’accessibilité des technologies actuelles, tout un chacun peut désormais réaliser sa propre vidéo et la diffuser librement sur Internet. En danse contemporaine, parmi les premiers chorégraphes à s’être illustrés sur le Web figurent les deux Français Magali et Didier Mulleras qui créent depuis 1998 des œuvres numériques comme la série de mini-vidéos danse intitulée mini@tures, conçues essentiellement pour le Web. Leur utilisation est cependant conforme au traitement chorégraphique de l’image vidéo : les danseurs évoluent dans un cadre délimité par la caméra, comme prisonniers d’une mini-boîte :

Parallèlement aux expérimentations des artistes, une quantité d’individus se démarque régulièrement et de plus en plus sur la toile par le biais de propositions originales et farfelues, accédant à la célébrité en un clic. Par exemple, le projet Where the Hell is Matt ? présente une série de cartes postales vidéos d’un certain Matthew Harding exécutant un même mouvement devant différents endroits du monde : aussi bien devant les tortues des îles Galápagos que sur la muraille de Chine, avec les Papous de Nouvelle-Guinée ou encore dans l’Antarctique, et même en apesanteur avec la NASA ! Pour réaliser cette étonnante vidéo, Matt Harding a passé 14 mois à parcourir 42 pays du globe.
Version 2006 (en solo) :

 

Version 2008 (avec guest) :


La même idée a été développée par un dénommé Davey, qui voyage à travers le monde et se filme en train de danser à chacune de ses destinations. Entamé lors d’un voyage en Europe au printemps 2007, le projet du Davey Dance Blog consiste à choisir pour chaque lieu une chanson pop durant laquelle il improvise tout en se filmant à l’aide de son appareil photo numérique (au Vatican sur une chanson de Tom Waits, devant la tour de Pise sur une chanson des Beatles, devant la tour Eiffel, ou la pyramide du Louvres sur les paroles du chanteur français Philippe Katherine, ou encore au pied du mont Saint-Michel, de l’Arc de triomphe ou de la butte Montmartre, sur le pont d’Avignon, à Amsterdam, à Barcelone, à Berlin, etc.). Depuis, le performeur poursuit sa création sous diverses formes dans différentes villes des États-Unis, invitant une foule de figurants à y participer.

Outre un formidable moyen de diffusion, le Web constitue un outil de démocratisation. En effet, le mouvement de danse électro, baptisé « Tecktonik » en France, en est une parfaite illustration. Les adeptes de cette danse créent et échangent chaque jour de nouveaux pas, de nouvelles figures grâce au partage de leurs vidéos sur Internet. Étendant ainsi leur pratique au-delà des frontières et de la barrière de la langue, chacun peut désormais s’entraîner à domicile et présenter ses créations sur le Web. Suivant ce mode de diffusion et d’échange révolutionnaire, Sarah Febbraro, une étudiante en art, a créé le projet GlobalDancing : Call and Response qui consiste à apprendre une routine de danse, à se filmer en l’interprétant chez soi ou dehors et à partager le résultat sur Internet. Depuis, des gens du monde entier et de tout âge se sont prêtés au jeu de se filmer en train de danser sur la chanson Timebomb de Beck en effectuant les mêmes mouvements, offrant ainsi une partition chorégraphique accessible à tous et ouvrant l’œuvre à n’importe qui.


Ces différentes réalisations qui se multiplient via Internet offrent une nouvelle façon d’envisager la danse, tout comme son cadre de diffusion, en dehors des sentiers battus de son contexte de création traditionnel voué à l'espace théâtral. Démontrant ainsi sa nature hétérotopique, en fonction des concepts proposés, la danse ne se conçoit plus obligatoirement dans un studio de répétition. De plus, elle ne nécessite plus forcément la présence de danseurs expérimentés. Enfin, elle ne se soumet plus aux formats standards imposés par les circuits de diffusion en terme de durée, de coût mais aussi de jauge et de recette.

samedi 20 décembre 2008

Partager le mouvement

Quand le spectateur danse...

À l’heure de la télé-présence et de l’interactivité, les artistes se posent la question du spectacle « vivant » en plaçant le public au cœur de leur œuvre et de leur réflexion. Impliquer physiquement le spectateur est un fantasme qui devient une réalité, voire même un lieu commun. Désormais, certains chorégraphes mettent en jeu le corps du spectateur au sein de leur dispositif scénique. En reconfigurant l’espace de représentation ou en s’en évadant, leurs propositions interrogent la nature de leur rapport avec le public, soulevant à ce titre des enjeux à la fois esthétiques et politiques.
Les Lecteurs de David Rolland (2004)
Cherchant également à amener le spectateur au mouvement, Marina Wainer a conçu dans un autre registre La d-boîte. Créé au Théâtre National de Chaillot en 2005, ce projet consiste, comme le Bal Moderne inauguré dans le même lieu dix ans auparavant, à faire danser le spectateurCette installation ou « boîte à danser » propose au public d’interpréter en effet lui-même de courtes séquences chorégraphiées. Toutefois, cette fois-ci, l’aventure s’avère plus intimiste : en effet, l’expérience est individuelle et la présence du chorégraphe virtuelle. Le spectateur pénètre ainsi seul ou en couple dans une cabine (la « boîte ») et choisit dans un menu une danse parmi une trentaine de chorégraphies. Il suit ensuite les mouvements des danseurs à travers un dispositif de rétroprojection sur un miroir sans tain. Le spectateur danse alors virtuellement en duo avec le danseur dont il reproduit simultanément les mouvements. Filmé, celui-ci peut visualiser dès le lendemain sa prestation sur le site Internet du théâtre.

La d-boîte de Marina Wainer | Site internet : http://www.lafracturenumerique.com

En Europe, de nombreuses initiatives invitent le public à prendre part à la danse, notamment la compagnie David Rolland à travers ses chorégraphies participatives, ou encore l’étonnant Oogly Boogly destiné aux bébés âgés entre 12 et 18 mois. Conçu par Tom Morris et l’artiste improvisateur Guy Dartnell, cet atelier offre un véritable spectacle dont l’enfant est à la fois metteur en scène et acteur. 


Les flashmobs du groupe Improv Everywhere consistent à organiser les mouvements d’une foule de participants par le biais de consignes préenregistrées sur un lecteur mp3. L’effet de masse s’avère d’autant plus saisissant pour le badaud qui s’arrête là sans être au courant.


Cette idée a inspiré Emma Howes, qui a imaginé une chorégraphie intitulée Instructions for an Unplanned Absence. Ainsi, en mars 2008, lors de la première soirée Short & Sweet, Sasha Keinplatz, une des organisatrices de l’événement, est intervenue au micro pour excuser l’absence de la chorégraphe : « Elle n’est pas là, mais elle a laissé des instructions… » Un texte préenregistré est alors diffusé dans la salle de spectacle, invitant le public à se lever, à monter sur le plateau, à se regarder, à lever les bras et à remuer les doigts, à sauter, à aller au sol, à pointer une direction dans l’espace, etc. Les spectateurs qui le désirent agissent en suivant les consignes et assument eux-mêmes la performance pour ceux qui sont restés assis. Dans ce contexte, plus besoin de danseur puisque n’importe qui peut performer. Et ça fonctionne : en effet, quelle que soit la façon d’aborder le mouvement de chacun, non seulement l’effet de groupe produit un impact visuel, mais en plus, la diversité des interprétations – voire l’innocence de certaines – déclenche une émotion directe sur le spectateur.

Emma Howes, Instructions for an Unplanned Absence | Short&Sweet #1 (mars 2008)
Crédit : Jean-François Lalumière