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lundi 20 avril 2009

e-danser

Avec l’accessibilité des technologies actuelles, tout un chacun peut désormais réaliser sa propre vidéo et la diffuser librement sur Internet. En danse contemporaine, parmi les premiers chorégraphes à s’être illustrés sur le Web figurent les deux Français Magali et Didier Mulleras qui créent depuis 1998 des œuvres numériques comme la série de mini-vidéos danse intitulée mini@tures, conçues essentiellement pour le Web. Leur utilisation est cependant conforme au traitement chorégraphique de l’image vidéo : les danseurs évoluent dans un cadre délimité par la caméra, comme prisonniers d’une mini-boîte :

Parallèlement aux expérimentations des artistes, une quantité d’individus se démarque régulièrement et de plus en plus sur la toile par le biais de propositions originales et farfelues, accédant à la célébrité en un clic. Par exemple, le projet Where the Hell is Matt ? présente une série de cartes postales vidéos d’un certain Matthew Harding exécutant un même mouvement devant différents endroits du monde : aussi bien devant les tortues des îles Galápagos que sur la muraille de Chine, avec les Papous de Nouvelle-Guinée ou encore dans l’Antarctique, et même en apesanteur avec la NASA ! Pour réaliser cette étonnante vidéo, Matt Harding a passé 14 mois à parcourir 42 pays du globe.
Version 2006 (en solo) :

 

Version 2008 (avec guest) :


La même idée a été développée par un dénommé Davey, qui voyage à travers le monde et se filme en train de danser à chacune de ses destinations. Entamé lors d’un voyage en Europe au printemps 2007, le projet du Davey Dance Blog consiste à choisir pour chaque lieu une chanson pop durant laquelle il improvise tout en se filmant à l’aide de son appareil photo numérique (au Vatican sur une chanson de Tom Waits, devant la tour de Pise sur une chanson des Beatles, devant la tour Eiffel, ou la pyramide du Louvres sur les paroles du chanteur français Philippe Katherine, ou encore au pied du mont Saint-Michel, de l’Arc de triomphe ou de la butte Montmartre, sur le pont d’Avignon, à Amsterdam, à Barcelone, à Berlin, etc.). Depuis, le performeur poursuit sa création sous diverses formes dans différentes villes des États-Unis, invitant une foule de figurants à y participer.

Outre un formidable moyen de diffusion, le Web constitue un outil de démocratisation. En effet, le mouvement de danse électro, baptisé « Tecktonik » en France, en est une parfaite illustration. Les adeptes de cette danse créent et échangent chaque jour de nouveaux pas, de nouvelles figures grâce au partage de leurs vidéos sur Internet. Étendant ainsi leur pratique au-delà des frontières et de la barrière de la langue, chacun peut désormais s’entraîner à domicile et présenter ses créations sur le Web. Suivant ce mode de diffusion et d’échange révolutionnaire, Sarah Febbraro, une étudiante en art, a créé le projet GlobalDancing : Call and Response qui consiste à apprendre une routine de danse, à se filmer en l’interprétant chez soi ou dehors et à partager le résultat sur Internet. Depuis, des gens du monde entier et de tout âge se sont prêtés au jeu de se filmer en train de danser sur la chanson Timebomb de Beck en effectuant les mêmes mouvements, offrant ainsi une partition chorégraphique accessible à tous et ouvrant l’œuvre à n’importe qui.


Ces différentes réalisations qui se multiplient via Internet offrent une nouvelle façon d’envisager la danse, tout comme son cadre de diffusion, en dehors des sentiers battus de son contexte de création traditionnel voué à l'espace théâtral. Démontrant ainsi sa nature hétérotopique, en fonction des concepts proposés, la danse ne se conçoit plus obligatoirement dans un studio de répétition. De plus, elle ne nécessite plus forcément la présence de danseurs expérimentés. Enfin, elle ne se soumet plus aux formats standards imposés par les circuits de diffusion en terme de durée, de coût mais aussi de jauge et de recette.

lundi 15 septembre 2008

Duos entre danseur et spectateur

Avec le projet Entre deux coproduit en mars 2007 par Danse-Cité, le tandem kondition pluriel formé par la chorégraphe Marie-Claude Poulin et le concepteur en arts médiatiques Martin Kusch créait un espace de rencontre entre l’artiste et le spectateur. Comme pour le projet Hautnah ! de Félix Ruckert (également produit au Québec en 1999 et en 2000 par Danse-Cité) ou encore le « pseudo-spectacle » héâtre-élévision de Boris Charmatz présenté à Montréal dans le cadre du FIND en 2003, il s’agit d’un rendez-vous individuel qui s’adresse à un spectateur à la fois.

héâtre/élévision de Boris Charmatz : une installation pour un spectateur à la fois

Dans Entre-deux, le spectateur, enfermé, seul, dans un cube en bois, est mis en relation avec des danseurs par l’intermédiaire d’une projection sur écran. L’image de ceux-ci n’apparaissant que dans l’ombre du spectateur, ce dernier est amené à bouger afin de suivre la performance. Dans ce "spectacle captif", chaque solo se transforme alors en un savoureux duo avec le spectateur. Les danseurs interagissent en effet directement avec lui en fonction de ses mouvements et déplacements. L’œuvre se joue donc d’emblée à travers le corps du spectateur. Grâce à son dispositif médiatique, cette proposition met en relation non seulement deux lieux clos, mais également deux espaces symboliques habituellement séparés. Elle offre ainsi une expérience intime et interactive dans laquelle le spectateur, à la fois observateur et acteur de l’œuvre, devient partenaire de danse.


Dans le projet Hautnah ! de Félix Ruckert, créé en Allemagne en 1997, chaque spectateur choisit un danseur et négocie avec lui le prix de son billet avant d’assister, seul, à la performance. La relation individuelle entretient ainsi le doute (ou alimente le fantasme) chez le spectateur d'avoir assisté à une performance différente de celle des autres spectateurs. Pour l'installation éâtre/élévision conçue en 2002 par Boris Charmatz, le spectateur, seul dans une salle et couché sur un piano, est invité à regarder une télévision qui se substitue alors à la boîte noire du théâtre : "On vient à héâtre – élévision un par un, mais on y trouve le confort d’une fumerie d’opium. On a le droit à un demi-sommeil mérité et qui ne nuit pas au processus". Avec Écoute pour voir d’Emmanuel Jouthe (qui a participé en tant qu'interprète à la reprise québécoise du projet Hautnah !), le spectateur est relié au performer par le biais d'un lecteur mp3 qui lui permet de partager la bulle musicale du danseur le temps d'un solo.



Ces propositions chorégraphiques convoquent un rapport au spectacle solitaire, individuel et intime : de l'expérience du huis clos en tête à tête avec un danseur au partage d'un univers sonore. Ces expériences confrontent le spectateur hors de l’anonymat confortable de la salle de spectacle et l’impliquent davantage dans une relation directe avec le danseur. Les chorégraphes aspirent ainsi à développer une expérience singulière, à travers laquelle la relation engagée avec le public prime sur le pouvoir de l’image et du corps performant.

mercredi 25 juillet 2007

Être ensemble

S’évader du lieu théâtral,
embarquer le public hors des sentiers battus
et partager avec lui une « expérience »...


Aqui enquanto caminhamos
[ici, tout en cheminant]
Photo : José  Luiz Neves
Dans le cadre de la programmation de Paris Quartier d’été, le chorégraphe brésilien Gustavo Ciriaco et sa collègue autrichienne Andrea Sonnberger proposaient à cet effet une intrigante promenade chorégraphique. La performance s’engage hors de l’espace théâtral traditionnel. Les spectateurs sont ainsi invités à un parcours dans la ville, encerclés pour l’occasion par un ruban élastique.

Unis par les liens sacrés du spectacle...
Même s’ils ne se connaissent pas, les spectateurs sont unis pendant une heure par les liens sacrés du spectacle pour lequel ils se sont tous déplacés. Les chorégraphes proposent de garder le silence durant la balade afin de favoriser l’écoute et l’attention de chaque participant. En effet, il ne s’agit pas seulement de regarder, mais également d’écouter et de sentir. Silencieusement, les spectateurs déambulent donc dans la ville.

Qui regarde qui ?
Au début, chacun examine attentivement le paysage, cherchant un indice ou quelque chose à voir. L’espace de représentation n’étant pas formellement démarqué par une scène, tout peut alors être regardé et devenir objet de spectacle : l’architecture, la rue, les commerçants, les passants… Mais, progressivement, le regard change. Le groupe encerclé qui venait assister à une performance devient à son tour un objet de curiosité, voire même un sujet d’attraction. Sur son passage, les passants s’étonnent ou se moquent : s’agit-il d’une manifestation contestataire, d’une secte d’illuminés, d’un groupe de touristes qui visite Paris dans un cordon de sécurité ou encore d’une sortie d’aliénés ? Finalement, qui regarde qui ?

Safari urbain...
Aqui enquanto caminhamos
[ici, tout en cheminant]
Photo : José  Luiz Neves
Bien plus qu’un « spectacle » ou qu’un safari dans la jungle parisienne, il s’agit avant tout d’une expérience collective qui se déroule également à l’intérieur du cercle, à travers les relations qui s’établissent au sein même du public entre celui qui résiste et qui s’indigne à voix haute, ceux qui s’amusent, ceux qui sont gênés et ceux qui suivent docilement. Certains jouent le jeu et prennent des initiatives, d’autres se confortent à suivre le pas. Cette balade chorégraphique interroge avant tout la place du spectateur. Comment le spectateur use-t-il de l’espace de liberté qui lui est confié ? Quel espace de liberté lui est réellement offert ? Jusqu’où peut-il aller sans pour autant contrarier la performance ?

Malgré le désir des artistes et les aspirations du spectateur, il s’avère difficile de briser les habitudes du public. Même en dehors de l’espace scénique traditionnel, les conventions théâtrales perdurent, comme des repères culturels à travers lesquels le public se situe et se rassure. Bien plus qu’un objet à regarder, le spectacle vivant devient avant tout, dans ce contexte, une expérience à vivre et à partager.



[1] Cette « balade » a également eu lieu à Lisbonne, Londres, Liverpool, Munich, Madrid, Rio, Lyon, Marseille et Montréal.

vendredi 20 juillet 2007

Des corps dans l'espace urbain

Photo : Bodies in Urban Spaces
de Willi Dorner et Lisa Rastl ©
Lisa Rastl
De nombreux lieux de diffusion proposent désormais, au sein de leur programmation, des interventions ou performances dans l’espace public, hors de leur scène. C’est notamment le cas en France pour le Festival Paris Quartier d’été qui offre une série de propositions artistiques dans des parcs et dans d’autres lieux. Outre un choix de spectacles, le public a également l’occasion d’expérimenter plusieurs promenades chorégraphiques.


Willi Dorner : Bodies in Urban Spaces
Intitulé Bodies in Urban Spaces, un projet chorégraphique in situ conçu par l’artiste autrichien Willi Dorner et sa complice Lisa Rastl, convie le spectateur à sillonner la ville suivant un parcours déterminé par une série de corps empilés. Pour cette performance, une vingtaine de danseurs se relaient afin de baliser le chemin par le biais d’une série de tableaux statiques. Pour chaque tableau, les visages sont détournés ou cachés par une partie du corps, créant ainsi une impression d’anonymat.

Cette initiative rappelle les investigations des danseurs postmodernes américains tels que Trisha Brown qui investissaient dans les années 1970 la rue, les façades et les toits des buildings new-yorkais afin de sortir la danse du lieu théâtral où elle était traditionnellement confinée. À cette époque, ces initiatives participaient avant tout d’un engagement politique et social fortement marqué par le mouvement contestataire de l’époque. Désormais ces infiltrations dans l'espace public suscitent davantage des espaces poétiques soulignant l'architecture de nos villes.


Déambuler dans la ville...
Ce projet engage le mouvement du spectateur : celui-ci doit marcher pour voir, il doit se déplacer pour connaître le déroulement. Le public s’amasse devant des corps entassés contre un mur, sous un banc ou à une intersection. Si quarante personnes se retrouvent au point de rendez-vous qui marque le début de la balade, le volume de la foule augmente progressivement à chaque station, attirant par son impact curieux, touristes et passants, formant par leur nombre un amas de corps dans l’espace urbain bien plus impressionnant que celui des performeurs, et participant ainsi malgré eux au concept même du projet contenu dans son titre en s’ajoutant au nombre de « corps dans l’espace urbain ».

Site internet : http://www.ciewdorner.at

lundi 26 mars 2007

Marathon chorégraphique


Solo nomade

Paul-André Fortier à Nancy - Photo : Samuel Bianchini
Au Québec, le chorégraphe Paul-André Fortier a présenté un solo nomade intitulé 30x30. Ce projet consiste à danser une chorégraphie de 30 minutes tous les jours à la même heure et au même endroit pendant 30 jours quelque soit la météo. Le danseur presque sexagénaire a ainsi réalisé un véritable marathon chorégraphique en présentant son Solo 30x30 dans plusieurs villes à travers le monde : en France, en Angleterre, au Japon, mais aussi à Ottawa et à Montréal. Seul, au coin d’une rue ou sur un pont, lieux de passage par excellence, le danseur avait rendez-vous chaque jour à la même heure pour danser pendant trente minutes. Dans chaque ville, ce rituel se joue sur une durée de trente jours, insérant la danse dans le quotidien même du lieu.

Décor mouvant
La chorégraphie ne varie pas et reste la même quoiqu’il arrive accueillant les imprévus et aléas du site. La ville et la rue deviennent alors le « décor » de l’action chorégraphique transposée dehors. Le spectateur est libre de s’arrêter ou non et de choisir son point de vue. Une suite de mouvements chorégraphiés avec des lignes, des accents, un phrasé et des déplacements s’inscrivent de manière abstraite dans le décor du quotidien ; quasi imperméable à son environnement, le danseur continue imperturbablement sa danse. Les conditions de la rue modifient le tableau, la danse s’inscrit ainsi dans un décor mouvant (en fonction des bruits de la rue, des conditions météorologiques et de la présence du public, la scénographie et l’éclairage naturels du lieu varient chaque jour). 

Photo : Denis Lavoie
Espace poétique 
La démarche de Fortier propose une redéfinition de l’espace urbain, insérant un espace poétique au sein même de lieux publics souvent délaissés. Cette initiative transfigure à ce titre un lieu de passage au cœur de l’activité urbaine en un espace de partage. Introduire de l’inattendu dans la routine offre aux passants un autre regard sur la ville. Les passants font d'ailleurs partie intégrante du spectacle. Surpris, amusés ou fascinés, ils suspendent leur activité pour goûter à une rencontre impromptue offerte sans fard et sans piédestal. Il s’agit alors pour l’artiste, d’atteindre le public au cœur même de son quotidien.

"Un homme qui danse dans la ville" 
Paul-André Fortier traverse l’espace et se fond dans l’environnement, les sons et la lumière qui l’entourent. Dans un décor urbain se détache la silhouette du danseur comme l’ombre d’un homme qui danse dans la ville.
Paul-André Fortier à Newcastle
Photos tirées du blog : http://fortierdanse.blogspot.ca

lundi 1 septembre 2003

Les Grands Ballets au parc

Décloisonner la danse

Chaque été, le parc La Fontaine nous réserve de belles soirées grâce à la programmation du Théâtre de Verdure. Installé près du lac, ce théâtre de plein air offre une série de spectacles (danse, concerts, etc.) sous le ciel étoilé, le bruissement des arbres et le vol des oiseaux. Une occasion rêvée de vivre une expérience théâtrale hors des quatre murs conventionnels.

Le Théâtre de Verdure offre gratuitement ces programmes, permettant à beaucoup d’accéder à des spectacle auxquels ils n’ont pas le luxe ou le goût d’aller assister habituellement.

Cette semaine, les Grands Ballets Canadiens, qui participent à l’événement depuis 10 ans, présentaient un programme composé par le chorégraphe espagnol Nacho Duato. Riche en contacts et en portés, le répertoire de Nacho Duato recèle de pas de deux d’une fluidité époustouflante. Or, cette virtuosité fut éclairée d’une lumière particulière : le petit vent de soirée qui soulevait les cheveux des danseuses accentuait la notion de légèreté ainsi que la grâce de leurs mouvements.

Le cadre extérieur de la représentation offrait ainsi une partition inédite au premier morceau. En effet, la musique de Schubert était délicieusement accompagnée des bruits de la ville : moteurs de voitures, sirène d’ambulance, cris d’enfants. L’œuvre s’immisçait dans l’actualité. Ou plutôt l’actualité surgissait soudain dans l’œuvre de manière insolite.

La plus-value du plein air
Le second programme, accompagné de chants traditionnels catalans, mettait en scène des paysans dans des costumes couleur terre. La gestuelle dansée rappelait les mouvements du travail agricole : semences, labours, etc. Or, s’intégrant parfaitement non seulement au propos mais aussi à l’atmosphère dégagée, un impressionnant vol d’oiseaux intervint pendant la chorégraphie. Colorant ainsi le tableau d’une tension dramatique à la fois sublime et cocasse, ce vol pouvait suggérer un signe prophétique annonçant le malheur.

Loin de « souiller » l’œuvre par leur passage tels des parasites, ces éléments perturbateurs interviennent dans la chorégraphie comme des effets rétroactifs qui l’inscrivent d’emblée dans une actualité plutôt que la cantonner dans un contexte fermé. En se confrontant ainsi aux paramètres extérieurs, l’œuvre s’enrichit d’éléments inattendus. D’une part, loin de la court-circuiter, ils l’éclairent et lui donnent au contraire davantage de sens. D’autre part, ils rendent accessible un univers souvent confiné et taxé d’hermétisme. Enfin, cette expérience de décloisonnement permet de constater le perpétuel va-et-vient entre l’art et la vie.

Outre contribuer à démystifier la danse, ces expériences confrontent la danse aux facteurs extérieurs, à la vie, à la « réalité », la teintent d’une actualité et, par-delà, l'éclairent d'un sens singulier.

jeudi 27 mai 1999

Danseurs in vitro

À Montréal, quelle ne fut pas ma surprise de tomber nez à nez avec une devanture de magasin étrangement habitée. En effet, pendant le FTA, les vitrines de La Baie (*) étaient animées non pas d’une vie d’automate, électrique ou mécanique, du genre des ballerines en tutu qui tournent inlassablement sur leur socle pour Noël, mais d’une « réelle » vie humaine... Ni télévisée, ni vidéographiée, cette animation se déroulait « live ».

Quatre hurluberlus australiens vécurent ainsi exposés au su et au vu de tous les passants durant quinze jours. Logés, meublés et nourris avec les articles du magasin... Une communauté tout à fait burlesque dans un décor de soap opera.


Le premier prépare un gâteau dans les plats et casseroles « La Baie », utilisant par la même occasion un panel d’objets ménagers (disponibles en boutique), reconstituant ainsi, de manière parodique, un véritable téléachat muet, ni indication de prix (surprise à l’intérieur du magasin...). Il s’occupe de la cuisine et du ménage, c’est le patriarche de la famille, celui qui organise la vie au sein de cette cellule vitrée, le chef. Le deuxième essaie des costumes devant une glace. C’est le narcissique. Il interroge l’œil amusé des voyeurs attroupés afin de trouver la chemise qui siérait le mieux à sa cravate multicolore. Le troisième, le rigolo de la bande, singe les spectateurs médusés et se livre à des clowneries et pantomimes diverses. Quant au dernier, le fumiste du groupe, il se repose sur un lit, démontrant et la qualité du sommier, et la douceur 100% coton de ses draps...


Jour et nuit, on peut suivre les péripéties de ces individus acteurs, mimes et danseurs 24h/24, jusque dans leur sommeil. Parfois, cette micro-société se réunit pour fêter un anniversaire, régler un pas de danse, entamer une chorégraphie qui se déplace sur toute la longueur des vitrines (embarquant les spectateurs, futurs clients hypothétiques, avec eux), ébaucher une valse ou organiser une course poursuite à travers les étals discrètement dressés dans cette stratégique reconstitution de (fausses) pièces d’intérieur.



La Baie, commanditaire officiel de l’événement artistique, bénéficie, en retour, de l’image culturelle et politique que lui confère son obole. Un concept inédit, tant spectaculaire que publicitaire. Cette fonction commerciale de vendeur soudain confiée à des artistes paraît contradictoire à un idéal esthétique qui chercherait à « montrer » une certaine authenticité, la vie telle qu’elle est. Le grand paradoxe de toute représentation.

Cependant, outre son caractère de campagne promotionnelle, ce « spectacle » est une véritable performance, mettant à l’épreuve les interprètes et les confrontant aux limites de leur art. En effet, ils s’exposent entièrement, s’exhibant dans une pseudo vie privée, parodiant ainsi les menus gestes quotidiens de tout un chacun, mais abandonnant et sacrifiant, pour un temps, la leur, la « vraie », au profit d’une expérience scénique unique. Cet event exige un travail considérable de la part d’un artiste, un don entier. Il représente un défi exceptionnel, voire une prouesse. C’est un métier (il ne faut pas oublier qu’ils font ça, aussi, pour gagner leur vie) qui nécessite une attention et une concentration en perpétuel éveil, prêt à improviser à tout moment, et qui implique donc de demeurer constamment dans la sphère du jeu et de la représentation (on est bien loin des revendications syndicales sur le temps de travail et autres 35 heures !).

 

On peut les voir non seulement dans l’avenue du magasin qui les héberge, mais aussi à travers le monde entier, via les webcam qui filment en permanence ces tranches de vie et les transmettent aussitôt sur la toile : http://www.urbandreamcapsule.com. Peut-être les rencontrerez-vous, au détour d’un grand boulevard quelque part sur la planète ou au gré des vagues en surfant sur internet. 

(*) Équivalent canadien des grands magasins parisiens du boulevard Haussmann tels que le Printemps ou les Galeries Lafayette, voire du Harrod’s londonien.