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lundi 10 mars 2003

Un couple au septième ciel

En l’air, un ange. Sur le sol, un être démoniaque, mi-femme, mi-animal. Le premier, un homme aux boucles blondes et frisées (Marc Pareti), vogue sur un trapèze, deux ailes de plumes blanches se déployant dans son dos. La seconde, une femme à la tignasse brune et rebelle (Marlène Rubinelli Giordano), déambule à quatre pattes, un boa noir enroulé autour du buste en guise de fourrure animale. Tous deux s’observent, s’amusant du mouvement de l’autre. Puis la femme bondit, saisit les mains de l’ange renversé et se hisse sur la balançoire. Bercés et enivrés par le mouvement de balancier, le couple tangue ensemble, imbriqué, explorant de multiples positions afin d’établir des points d’équilibre insolites.

La Syncope du 7
Collectif AOC - Cirque contemporain

Le public en émoi retient alors son souffle pour un moment d’extase : "La syncope est un étourdissement, une perte de repères". L’homme vacille et son corps se renverse sur le plan horizontal. Debout sur lui, sa compagne bascule sans se tenir à la corde, donnant ainsi l’impression de surfer dans les airs. Le trapéziste flotte ensuite dans le vide, avec pour toute accroche, le contact d’un pied coincé entre les cuisses de sa partenaire. Silencieux, les autres membres du groupe AOC les contemplent, suspendus à un échafaudage composé d’armatures métalliques ressemblant à la fois à un terrain de jeu pour enfants et à une cage pour chimpanzés délurés.


Les sept fantastiques…

Digne des héros mythiques des X-Men, une énergie quasi-surnaturelle se déploie du collectif AOC, oscillant entre le bien et le mal, entre le blanc et le noir, entre l'aérien et le terrien, entre la grâce et le muscle, mi-anges, mi-démons. Polyvalents, tous les membres manient avec dextérité acrobaties, sauts, trampoline, trapèze et jonglerie. Chacun s’individualise donc au sein du groupe, non pas par sa spécialité circassienne, mais par sa théâtralité. Un énergumène en jeans (Sylvain Decure) sème le trouble : plein de peps, il se trémousse et danse façon disco entre chaque acrobatie. Particulièrement agile et volatile, il réalise d’incroyables séries de tours en l’air, que ce soit sur le trampoline, en porté avec un partenaire (Cyrille Musy) ou encore en équilibre sur les mains de deux coéquipiers. Pour accompagner ce spectacle, la musique jouée en direct par un septième larron (Olivier Teneur) entre en communion avec les artistes: "La Syncope du 7 est un hymne au groupe".

…ou le côté obscur de la Force

Deux garçons (Mathieu Prawerman et Gaétan Lévêque), l’un vêtu de blanc, l’autre de cuir noir, s’affrontent sur le trampoline. Face à face, ils sautent tous deux sur un même rythme, les grincements de la toile élastique tenant lieu de métronome ou de compte à rebours. Chacun à son tour défie l’autre par un saut, revenant ensuite retrouver le rythme du rebond. L’un et l’autre s’équilibrant mutuellement, comme deux forces qui se complètent. Amplifiées par des capteurs sonores, le bruit de leurs envolées évoque les bruitages accompagnant les scènes de combat mythiques du cinéma d’action. De plus, la technique du trampoline permet de donner aux sauts divers effets comme la perte du poids, l’immobilité dans les airs, l’amplitude de la hauteur ou le mouvement ralenti. Cette gestuelle évoque alors des séquences de jeux vidéos ou les combats de Matrix. 

Un pour tous et sept pour un...

La cohésion du groupe permet des ensembles parfaits. En synchronie ou en contact, à plusieurs, seul ou deux par deux, au sol comme sur le trampoline, leurs échanges véloces impressionnent pour leur précision millimétrée et leur vitesse extrême. Sur le praticable, les six équipiers se croisent, s’intercalent et se suivent via des sauts psychédéliques et excentriques. Contrairement aux prouesses convenues dans le cirque traditionnel, le collectif troque les légendaires sauts carpés et autres formes codifiées pour déconstruire et inventer des positions hétéroclites et inédites : les jambes fléchies, les bustes penchés, les doigts crochus. Ces arrêts en plein vol rappellent une imagerie issue des films de combats ou de dessins animés mangas plutôt que les hyper-extensions gymniques ordinairement exécutées dans les numéros de cirque. Les références ainsi contemporaines vont de Star Wars aux Yamakasis en passant par Tigres et Dragons. La confusion des plans explorée via le trampoline et le trapèze est soulignée tout au long du spectacle à travers la chorégraphie de Fatou Traoré au sol ou en contact. 

Sept personnages en quête d’une massue

À la manière d’un bouquet final, un numéro de jonglerie combine l’acrobatie, la danse, les sauts et le trampoline pour une partie époustouflante de passe-passe et de voltige. Dans ce relais géant, chacun intercepte des massues en plein vol et les redistribue. En plus de veiller à ses instruments, chaque jongleur se concentre sur l’ensemble de ses partenaires. Les massues fusent et les acrobaties s'enchaînent en plein champ de tir. Les passeurs étant eux-mêmes mouvants, l’adrénaline des sauts périlleux est constamment augmentée par le risque d’interrompre le trajet d’un projectile : "les corps des acrobates sont comme jonglés par un manipulateur invisible" (Jean-Michel Guy). Entre deux lancers, le jongleur-cascadeur intercale un saut de trampoline qui lui permet de gravir la structure et arriver au sommet au moment de la réception d’une nouvelle salve. Tous courent – notamment sur l’axe vertical de la structure –, bondissent, tournoient, se suspendent aux barres comme à des lianes ou s’élancent d’un tremplin afin d’atterrir sur un énorme matelas déplacé par deux partenaires à l’écoute ; pour récupérer une massue et la remettre en jeu illico presto. Dans cette course effrénée, les partenaires se croisent et se rencontrent, s’assemblant parfois le temps d’un porté, d’un numéro d’équilibriste ou encore l’espace de deux bises suspendues en apesanteur, avant de chavirer et repartir.

Spectacle présenté à l’Espace Chapiteaux de la Villette du 4 mars au 12 avril 2003.
Les passages cités entre guillemets sont tirés du dossier de presse.
© Photographies: Toinetje

La Syncope du 7
Chorégraphie et mise en scène : Collectif AOC et Fatou Traoré
Distribution : Marlène Rubinelli-Giordano, Mathieu Prawerman, Gaétan Levêque, Marc Pareti, Sylvain Decure, Cyrille Musy, Olivier Teneur
Construction de la structure : Collectif AOC et Olivier Durand
Intervenants de technique de cirque : Jambenoix Mollet et Gérard Fasoli
Musique : Olivier Teneur et Bertrand Landhauser
Régie plateau : Chloé Duvauchel et Thierry Suty Régie
Lumière : Pierre Staigre et Goulven Dupeyrat
Chargée de production/diffusion : Peggy Donck
COPRODUCTION : Collectif AOC, Furies-Festival de cirque et de théâtre de rue de Châlons-en-Champagne,Circuits - Scène conventionnée d'Auch, Equinoxe - Scène nationale de Chateauroux, Parc de la Villette, Les arts à la rencontre du cirque - ville de Nexon, 1x2x3 ASBL Bruxelles
Subventionné par le Ministère de la Culture - DMDTS, la Ville de Reims, le Conseil régional de Champagne-Ardenne et la DRAC Champagne-Ardenne, le Collectif AOC (issu des dixième et onzième promotions du CNAC) est en résidence au Manège de Reims - scène nationale et accompagné par Furies, festival de cirque et de théâtre de rue de Châlons-en-Champagne

Photos et extraits vidéos sur le site du CNAC

samedi 20 avril 2002

Tombés du ciel

Dans sa pièce précédente, Pigeon vole (2001), Christine Bastin explorait déjà « une envie très forte d'aller voir le ciel de plus près » : un voyage aérien via le corps d’un acrobate en équilibre sur un fil et un mât chinois. « Déchirée vers le haut comme un ange sans ailes », la chorégraphe a choisi de poursuivre cette expérience céleste en s’initiant elle-même à la technique du tissu.


Un ange à la mer, une Pietà dans les airs...
Un corps titube, trébuche, marche avec prudence comme sur un fil invisible. Silhouette accidentée, étrangère au cadre qui l’environne. Les torsions de ses membres attestent un malaise, une fragilité, la faille : tête penchée, genoux fléchis, bras repliés, à la recherche constante d’un équilibre improbable.

Comme pour lutter contre la force de la gravité, la créature s’approche des deux pans de voile qui tombent des cintres et s’y retient. Doucement, elle s’extirpe du sol pour étreindre l’étoffe et s’élever dans les airs. Suspendue, elle semble retrouver son élément, son aise, sa grâce : ses jambes s’entortillent autour des draps. Réfugiée dans le tissu, protégée, abritée, lovée au creux d’une alcôve, ses poignets caressent le textile. Retenue au-dessus d’un abysse obscur de cinq mètres de haut par une boucle enroulée autour du bassin, ses arabesques se jouent de la pesanteur avant de s’abandonner dans une chute vertigineuse.



« Regarder le vide en face et éprouver ce que veut dire : lâcher prise »(Christine Bastin, Un ange à la mer, 2002)

L’éclairage du spectacle donne au plateau la dimension d’une fosse béante. De plus, la hauteur entraîne une périlleuse dégringolade à rebondissements. La figure de la chute est ainsi démultipliée via l’altitude et semble sans fin. Du haut d’un précipice, un ange balance entre ciel et terre, une danseuse vacille entre sol et voltige. Le cadre est renversé : les plans se bousculent et les figures s’inversent, telle une marche à la verticale le long du pan de tissu. Étrange perception de l’espace comme surgie d’une sensation onirique.


« Vivre la douleur d'un paradis perdu et la naissance à un nouveau monde »
(Christine Bastin, Un ange à la mer, 2002)


Dans les airs, la danse de Christine Bastin demeure infiniment terrestre et charnelle. L’étoffe prend en effet le corps d’un partenaire évanescent, à la fois doux et solide, délicat et résistant, qui l’enlace, la soutient, la transporte au cœur d’un envoûtement troublant, dans l’abîme du vide. Après l’ennivrement des pirouettes aériennes, cet être immanent, aux bras immensément longs, dépose la danseuse sur terre. Son justaucorps s’est transformé en robe, telles les ailes du papillon extrait de sa chrysalide. Désormais, elle se déplace sans peine, bondit et tournoie, légère après cette aventure verticale. Libellule éphémère, elle disparaît emportant dans sa course le mystère d’un songe.



« Serrés sous un petit parasol au bord du précipice »
(Christine Bastin, Be, 1999)


Comme dans Be (et à travers la relation entre le clown et l’acrobate de Pigeon vole), Pietà met en scène la figure du duo. Un couple évolue ainsi autour, sous, dans, avec le tissu, à la fois traîne et saint suaire, se hissant, s’entraidant, prenant appui l’un sur l’autre. Au-delà de l’image maternelle de la pietà, un rapport fraternel, voire amoureux, émane de ce corps à corps, imbriqués et liés par la même membrane : deux créatures face à l’Éternel, deux centres de gravité unis. Une fois en haut, ils s’élancent à corps perdus dans une chute étourdissante, la bande de tissu se déroule et, dans un jeu de tournis, ils surgissent de l’enveloppe et s’immobilisent à deux doigts du sol. A travers une série de portés pétris de chair, les mouvements se répandent dans un flot de danse suspendue, dévalent le long du cordon et s’achèvent en des temps d’équilibres immobiles. L’acrobate est retenu par les omoplates, les pieds dans le vide, ou par les chevilles la tête à l’envers. La danseuse, retenue par le bassin dans les plis de l’étoffe, courbée en deux vers le sol, soutient l’homme au-dessous d’elle, une main sous la nuque, l’autre glissée sous le creux poplité de son genou. Arrêt sur image pour un moment d’éternité. Déposition d’un corps sur la terre ferme.



« La peinture de David Kohn est comme un ciel jeté à terre »
(Christine Bastin, Pigeon vole, 2001)



La toile de fond qui constitue le décor de Pietà s’éclaire différemment au fil de la pièce. D’abord, elle représente le dessin d’une cité jaune sous un ciel bleu avec nuages. Elle s’assombrit ensuite et ressemble alors à une île perdue dans l’océan. La nuit semble tomber et la ville s’illumine. Le passage du temps s’inscrit ainsi via l’évolution de la lumière. Enfin, le jaune devient plus lumineux : le jour se lève. « Hier soir un arbre a pris racine dans les nuages » (Christine Bastin, Un ange à la mer, 2002).

Un ange à la mer
(solo danse / tissu)

Chorégraphie et interprétation de Christine Bastin


Pietà

(duo danse / tissu)

Interprètes : Dirk Schambacher et Christine Bastin

Peinture : Daniel Kohn

2 avril 2002 (Théâtre Paul Eluard de Choisy-le-Roi)

24 mai 2002 (Théâtre à Châtillon)

Vu d’en haut
(triptyque aérien danse / tissu)

Assistant : Jean-Marc Colet

Musique : Patrick Hantz, Christophe Séchet

Création lumières : Philippe Mombellet et Nicolas Guellier

Costumes : Patrick Téroitin, Marilyne Lafay

14 et 15 juin 2002 (Festival Furies, Théâtre du Muselet, scène nationale de Chalons en Champagne)

lundi 4 février 2002

80 personnages en quête d'un masque...

Coiffé d'un point d'interrogation hérissé sur le crâne, Arturo Brachetti semble poser constamment la question de son identité. À la fois, magicien, conteur, marionnettiste, comédien, danseur, mime, clown, poète, humoriste et transformiste, son one man show consiste à changer de costume à une vitesse époustouflante, se métamorphosant en cent personnages sous les yeux médusés des spectateurs ahuris. Imprévisible et d'une rapidité incroyable, on ne sait jamais en quoi il réapparaîtra cinq secondes plus tard. Homme caméléon, il conjugue les traditions théâtrales de son Italie natale (Comedia dell'arte, Fregoli, Fellini, la "Mama"...) avec le show à l'américaine (effets spéciaux, grand écran, sons HDX, fumigènes et jeux de lumières sophistiqués).

L'homme qui s'habillait plus vite que son ombre…
 

Après avoir été révélé par le Festival Juste Pour Rire de Montréal en 1997, Arturo Brachetti débarque en janvier 2000 à Paris au Théâtre Marigny pour 60 représentations... et le 8 mai, il est couronné à l'Opéra Comique par le prix Molière du meilleur one man show de l'année. Avec cette consécration, Brachetti s'apprête à une tournée mondiale de Londres jusqu'à Broadway. Son spectacle L'Homme aux mille visages mélange ainsi magie et transformisme (l'artiste interprétait déjà 33 rôles dans Les Maxiboules de Marcel Aimé) : « Serge Dennoncourt [le metteur en scène] a pris des vieux numéros que je faisais dans plusieurs de mes spectacles et nous les avons mis ensemble. C'est un genre de compilation » (propos recueillis par Patricia Marchand pour Club Culture). Ce spectacle, considéré comme un "best of", reprend donc les meilleurs numéros de la carrière d'Arturo, soient quelques 100 transformations en 100 minutes « avec une idée de base qui était celle de raconter l'histoire de ce garçon, qui est mon histoire, même si c'est un peu romancé ». (Entretien avec Arturo Brachetti, propos recueillis par Stéphanie Jeanroy, Le Télégramme, 26/03/2001).

To be or not to be...
 

Le spectacle débute sur une série de grandes phrases telles que : « Un pour tous, tous pour un ; to be or not to be ; une personne et cent mille ; je suis un mensonge qui dit toujours la vérité... » L'ambiance est donnée : d'emblée, nous entrons dans un monde onirique où tout n'est qu'illusion, masque et prestidigitation…

Conçu par Guillaume Lord, l'univers enchanté d'Arturo Brachetti surgit d'une imposante structure en bois en forme de cube, qui coulisse et tourne sur elle-même. Cette énorme boîte possède plusieurs casiers, des volets, une porte et des pans de tissus. Tout comme le transformiste, le décor dévoile ainsi, à chaque rotation, un nouveau visage. En un virage, il se transforme en écran géant, en décor de cinéma ou en scène de théâtre. Cet élément de décor constitue ainsi le lien entre Arturo et ses métamorphoses. Dans une nuée de fumigènes, une silhouette apparaît à contre jour dans l'encadrement d'une porte et retire, un par un, une série de masques. Le spectacle a commencé…

En un tour de passe-passe, le temps de se glisser derrière un rideau, et voici Arturo vêtu en cavalier de la garde montée. Le soldat déroule devant lui une affiche : "Wanted", et quand il la replie, il s'est transformé en grosse abeille. Un passage derrière un paravent lui suffit pour éclore habillée en fleur à pétales roses, puis telle une chrysalide, une danseuse émerge de ce costume coiffée d'un casque sur la tête à la mode Joséphine Baker. Débutant en Italie avec six costumes, il en détient aujourd'hui plus de 350.


La Mama et le Padre
 

Plus qu'un illusionniste, Brachetti se révèle un charmant orateur et, entre chaque numéro, l'artiste nous livre, avec son irrésistible accent italien, quelques épisodes de sa croustillante biographie : depuis les imitations de sa "mama" s'inquiétant pour son avenir et affolée devant un goût si prononcé pour le travestissement (« Qu'est-ce que tu fais avec mes chapeaux, Arturo ?! Sors de mon placard ! »), jusqu'au "padre", le Père Silvio Mantelli, qui lui a appris ses premiers tours de magie au séminaire et l'a introduit au club des magiciens de Turin.

Un des premiers numéros du spectacle est ainsi dédié au début de sa carrière : au temps où, caché dans le placard à chapeaux de sa maman, le petit Arturino s'amusait déjà à interpréter de multiples personnages. Depuis, il est capable d'incarner à l'aide d'un simple chapeau vingt-sept personnages avec une rapidité déconcertante : cardinal, mousquetaire, cow-boy, fermier, torero, Don Camillo, Napoléon, le diplômé, le bonnet d'âne, le tricorne de Casanova, le turban de l'actrice du Sunset Boulevard à Hollywood... La vie de l'artiste devient ainsi le fil conducteur à ce spectacle. Avec beaucoup de sensibilité, d'humour et de nostalgie, Arturo Brachetti nous raconte son histoire et particulièrement son enfance. Il se sert pour cela de séquences filmées projetées sur scène dans lesquelles il interprète aussi bien sa "mama" que son père spirituel : le curé du village qui l'a initié à la magie. Arturo doit son talent à d'autres personnes : comme sa petite amie qui lui a appris à se déshabiller très très vite, ainsi que son père qui, lui, lui a appris à se rhabiller dare dare, illico presto... « C'est ça la passion des Italiens !... » (sic)

Son maître s'appelle Leopoldo Fregoli. À la fois prestidigitateur, illusionniste, clown, poète et comédien, Fregoli demeure un célèbre transformiste italien du début du siècle (1867-1936). Arturo Brachetti a d'ailleurs interprété son rôle en 1994-95 dans une comédie musicale de Ugo Chiti et Bruno Moretti intitulée "Fregoli" et dirigée par Saverio Marconi (prix du spectacle le plus vendu en Italie pour les saisons 1994-95 avec 280 000 tickets). Leopoldo Fregoli réalisait alors quelques 80 transformations en une soirée : « Fregoli avait six assistants. J'en ai un et c'est tout. Il n'y a pas un producteur au monde qui paierait pour six assistants. Il y a les assistants de scène, pour les décors, la technique. Avec mon assistant, c'est comme si j'avais quatre mains. On se comprend » (propos recueillis par Patricia Marchand pour Club Culture). Dans le spectacle, un numéro est ainsi dédié à ce grand maître du transformisme : à sa manière, c'est-à-dire celle de la Belle Époque, l'époque du music-hall, de l'exotisme à la poésie du Pierrot...

D'Hollywood à Cinecitta…
 
Outre la vie privée de l'artiste, l'évocation du cinéma est un des fils conducteurs du spectacle : ces images dans lesquelles le petit Arturino a baigné, ces icônes hollywoodiennes qui l'ont fait rêver permettent au public d'entrer dans le monde onirique de l'artiste, de cerner sa sensibilité à travers ses références. Ses souvenirs de "cinéma maison" renvoient ainsi à l'univers enfantin du magicien : son petit mouchoir devient alors un écran géant sur lequel sont projetés des ombres chinoises. Ses mains habiles et la souplesse de ses phalanges lui permettent d'évoquer de multiples animaux : chien, chat, brebis, vache, âne, crocodile, éléphant, requin, lapins en passant par la mort d'un cygne... « Le cinéma, c'était le grand voyage (...à 50 km de mon village !) : sous la mer, dans l'espace, comme tous les petits Italiens, j'ai grandi avec le cinéma de Charlie Chaplin à la guerre des étoiles. Je rêvais d'Hollywood. Je dévorais le cinéma ». Et là, en un coup de baguette magique, Arturo avale le gigantesque morceau de tissu qui servait au préalable d'écran.

Le spectacle Brachetti in technicolor, écrit par Marconi-Brachetti et mis en scène par Saverio Marconi, portait déjà sur le thème des productions cinématographiques d'Hollywood : l'action se situait en 2095 et consistait à mélanger, suite à un bug informatique, tous les classiques du 20e siècle sauvegardés sur des disquettes afin de confondre les époques et assembler des binômes inédits tels que Néron et Scarlett O'Hara ou encore James Bond et Cléopâtre... Brachetti y réalisait ainsi 40 personnages et 60 transformations rapides de costume.

En hommage à Hollywood, il incarne de nouveau un panel de comédiens aussi varié que Charlie Chaplin (Le Dictateur), Gene Kelly (Chantons sous la pluie) et Liza Minelli (Cabaret), ainsi que plusieurs icônes du cinéma tels que les péplums de Cecil B. De Mille (Les Dix commandements), ou encore James Bond (Goldfinger), tout en passant par l'histoire du cinéma américain avec des séquences de Autant en Emporte le vent, Psychose, Les Dents de la mer et King Kong. Grâce à un costume scindé en deux, il s'amuse également à interpréter en play back la scène d'anthologie entre Bogart et Bergman dans Casablanca. Moitié homme, moitié femme, d'un côté, il porte un costume masculin alors que son autre profil est revêtu d'un tailleur féminin. De nombreuses séquences abordent ainsi un thème privilégié chez le transformiste : à savoir, l'ambivalence sexuelle ou celle qui lie le créateur à sa créature, l'acteur au personnage qu'il incarne, comme dans le numéro consacré à Frankenstein ou encore celui de Star Wars via l'ambiguïté de Dark Vador (le gentil passé du "côté obscur de la Force", l'affrontement du fils contre son père). D'ailleurs, la cape de Dark Vador révèle une danseuse de natation synchronisée qui, en un tour à la David Coperfield, réalise un véritable ballet aquatique dans les airs : elle s'élève d'abord à la verticale, puis plonge et "nage" à l'horizontale avant de réaliser un tour entier dans l'espace comme en apesanteur.

Don d'ubiquité
 

Dans le numéro intitulé "The Far West", le transformiste interprète six rôles avec une très grande interaction entre les personnages : il incarne ainsi successivement un pianiste barbu, le barman, un bandit, une cow-girl, le shérif et le croque-mort. Sur un air de country, le roi de la métamorphose change de costume en l'espace d'une seconde dans ce décor de saloon peint en noir et blanc. Quittant la scène par une porte, il réapparaît aussitôt, tel un vaudeville, par une autre. La scène de fusillade entre le bandit habillé en noir et le shérif vêtu de blanc est particulièrement bien réglée, c'est à se demander si Arturo n'a pas un frère jumeau !

Mais qui est donc Arturo ? Brachetti répond à cette question en rendant un ultime et émouvant hommage à un monstre sacré du cinéma : « Federico Fellini portait en lui, dans sa boîte, des milliers de personnages et grâce à eux, il a dit qui il était ». Accompagnée par la magnifique musique de Nino Rota, le dernier tableau consacré à Fellini est sans aucun doute le morceau le plus émouvant et poétique du spectacle. Un plateau de tournage célébre le fabuleux travail du réalisateur italien dans un décor qui évoque Cinecitta. Assis de dos sur une chaise de metteur en scène, imprimée au nom du maestro, Arturo incarne successivement Julietta Massina via le personnage du clown de La Strada en chapeau melon et pull rayé ainsi que les femmes fantasmagoriques et voluptueuses de Huit et demi, La dolce vita... Ce tableau se termine par le passage sur scène du bateau de Et vogue le navire !

Pour Arturo Brachetti, « au fond, c'est tout simple, on est seulement un enfant caché dans son placard qui joue au théâtre et qui fait son cinéma. Et sans cet enfant nous ne sommes rien du tout ».

Arturo Brachetti : L'homme aux mille visages
À l'affiche jusqu'au 3 mars 2002 au Casino de Paris
16, rue de Clichy - 75009 Paris - Métro : Trinité.
Durée : 2 heures.
Mise en scène : Serge Denoncourt - Direction artistique : Pierre Bernahard
Décor : Guillaume Lord - Créateur lumière : Alain Lortie et Bruno Rafie
Maître costumier : Massimo Sarzi Amadè - Texte : Pierre Yves Les Mieux
Assistant à la mise en scène : Geneviève Lagacé - Accessoires : Normand Blais

Site officiel : www.brachetti.com

jeudi 27 mai 1999

Danseurs in vitro

À Montréal, quelle ne fut pas ma surprise de tomber nez à nez avec une devanture de magasin étrangement habitée. En effet, pendant le FTA, les vitrines de La Baie (*) étaient animées non pas d’une vie d’automate, électrique ou mécanique, du genre des ballerines en tutu qui tournent inlassablement sur leur socle pour Noël, mais d’une « réelle » vie humaine... Ni télévisée, ni vidéographiée, cette animation se déroulait « live ».

Quatre hurluberlus australiens vécurent ainsi exposés au su et au vu de tous les passants durant quinze jours. Logés, meublés et nourris avec les articles du magasin... Une communauté tout à fait burlesque dans un décor de soap opera.


Le premier prépare un gâteau dans les plats et casseroles « La Baie », utilisant par la même occasion un panel d’objets ménagers (disponibles en boutique), reconstituant ainsi, de manière parodique, un véritable téléachat muet, ni indication de prix (surprise à l’intérieur du magasin...). Il s’occupe de la cuisine et du ménage, c’est le patriarche de la famille, celui qui organise la vie au sein de cette cellule vitrée, le chef. Le deuxième essaie des costumes devant une glace. C’est le narcissique. Il interroge l’œil amusé des voyeurs attroupés afin de trouver la chemise qui siérait le mieux à sa cravate multicolore. Le troisième, le rigolo de la bande, singe les spectateurs médusés et se livre à des clowneries et pantomimes diverses. Quant au dernier, le fumiste du groupe, il se repose sur un lit, démontrant et la qualité du sommier, et la douceur 100% coton de ses draps...


Jour et nuit, on peut suivre les péripéties de ces individus acteurs, mimes et danseurs 24h/24, jusque dans leur sommeil. Parfois, cette micro-société se réunit pour fêter un anniversaire, régler un pas de danse, entamer une chorégraphie qui se déplace sur toute la longueur des vitrines (embarquant les spectateurs, futurs clients hypothétiques, avec eux), ébaucher une valse ou organiser une course poursuite à travers les étals discrètement dressés dans cette stratégique reconstitution de (fausses) pièces d’intérieur.



La Baie, commanditaire officiel de l’événement artistique, bénéficie, en retour, de l’image culturelle et politique que lui confère son obole. Un concept inédit, tant spectaculaire que publicitaire. Cette fonction commerciale de vendeur soudain confiée à des artistes paraît contradictoire à un idéal esthétique qui chercherait à « montrer » une certaine authenticité, la vie telle qu’elle est. Le grand paradoxe de toute représentation.

Cependant, outre son caractère de campagne promotionnelle, ce « spectacle » est une véritable performance, mettant à l’épreuve les interprètes et les confrontant aux limites de leur art. En effet, ils s’exposent entièrement, s’exhibant dans une pseudo vie privée, parodiant ainsi les menus gestes quotidiens de tout un chacun, mais abandonnant et sacrifiant, pour un temps, la leur, la « vraie », au profit d’une expérience scénique unique. Cet event exige un travail considérable de la part d’un artiste, un don entier. Il représente un défi exceptionnel, voire une prouesse. C’est un métier (il ne faut pas oublier qu’ils font ça, aussi, pour gagner leur vie) qui nécessite une attention et une concentration en perpétuel éveil, prêt à improviser à tout moment, et qui implique donc de demeurer constamment dans la sphère du jeu et de la représentation (on est bien loin des revendications syndicales sur le temps de travail et autres 35 heures !).

 

On peut les voir non seulement dans l’avenue du magasin qui les héberge, mais aussi à travers le monde entier, via les webcam qui filment en permanence ces tranches de vie et les transmettent aussitôt sur la toile : http://www.urbandreamcapsule.com. Peut-être les rencontrerez-vous, au détour d’un grand boulevard quelque part sur la planète ou au gré des vagues en surfant sur internet. 

(*) Équivalent canadien des grands magasins parisiens du boulevard Haussmann tels que le Printemps ou les Galeries Lafayette, voire du Harrod’s londonien.