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dimanche 30 octobre 2011

La danse est un éternel recommencement...

Dans The Most Together We’ve Ever Been, le duo Ame Henderson et Matija Ferlin pousse l’art du vide (et de l’absurde) à son comble en interprétant tout au long du spectacle une succession d’innombrables recommencements.
 
Affublés de lunettes noires et d’une étrange démarche sur demi-pointes (comme s’ils marchaient littéralement sur des œufs), chacun des interprètes demeurent totalement détachés des actions, nous livrant une suite inexorable de débuts possibles, tous aussi absurdes les uns que les autres. L’action répétée de leurs entrées et sorties depuis une porte de fond de scène donne à la dramaturgie un goût burlesque.
The Most Together We've Ever Been | Tangente (2009) | Crédit photo : Sandra Lynn Bélanger
Sur scène, un amoncellement d’objets lourds et disparates envahissent le plateau. Le scénographe Mauricio Ferlin a ainsi imaginé un concept de décor encombrant qui ne coûte aucun frais de transport. En effet, 6 à 8 groupes d’objets composent l’imposante scénographie empilés dans une logique d’entreposage : bidons, containers, matériel de construction, etc. La sélection s’effectue sur place par un artiste local chargé de collecter des objets dans le lieu où se déroule le spectacle. Il y apporte sa touche personnelle en y intégrant des objets personnels. La consigne s’adapte ainsi différemment à chaque théâtre. L’action semble ainsi se dérouler dans un entrepôt quelconque, un no man’s land d’objets hétéroclites.
The Most Together We've Ever Been | Tangente (2009) | Crédit photo : Sandra Lynn Bélanger
Les deux interprètes terminent le tout en beauté en venant chercher un à un les spectateurs pour sortir de la salle par le même chemin qu’ils ont emprunté pendant une heure. Le public participe ainsi furtivement au spectacle, reprenant par sa démarche et par ses regards en arrière, certains éléments de la « chorégraphie » dans une troublante opération de mimesis puisqu’il devient, à son tour, l’objet du spectacle. 
Présenté par Tangente, automne 2009.
Site internet : http://publicrecordings.org

samedi 20 décembre 2008

Partager le mouvement

Quand le spectateur danse...

À l’heure de la télé-présence et de l’interactivité, les artistes se posent la question du spectacle « vivant » en plaçant le public au cœur de leur œuvre et de leur réflexion. Impliquer physiquement le spectateur est un fantasme qui devient une réalité, voire même un lieu commun. Désormais, certains chorégraphes mettent en jeu le corps du spectateur au sein de leur dispositif scénique. En reconfigurant l’espace de représentation ou en s’en évadant, leurs propositions interrogent la nature de leur rapport avec le public, soulevant à ce titre des enjeux à la fois esthétiques et politiques.
Les Lecteurs de David Rolland (2004)
Cherchant également à amener le spectateur au mouvement, Marina Wainer a conçu dans un autre registre La d-boîte. Créé au Théâtre National de Chaillot en 2005, ce projet consiste, comme le Bal Moderne inauguré dans le même lieu dix ans auparavant, à faire danser le spectateurCette installation ou « boîte à danser » propose au public d’interpréter en effet lui-même de courtes séquences chorégraphiées. Toutefois, cette fois-ci, l’aventure s’avère plus intimiste : en effet, l’expérience est individuelle et la présence du chorégraphe virtuelle. Le spectateur pénètre ainsi seul ou en couple dans une cabine (la « boîte ») et choisit dans un menu une danse parmi une trentaine de chorégraphies. Il suit ensuite les mouvements des danseurs à travers un dispositif de rétroprojection sur un miroir sans tain. Le spectateur danse alors virtuellement en duo avec le danseur dont il reproduit simultanément les mouvements. Filmé, celui-ci peut visualiser dès le lendemain sa prestation sur le site Internet du théâtre.

La d-boîte de Marina Wainer | Site internet : http://www.lafracturenumerique.com

En Europe, de nombreuses initiatives invitent le public à prendre part à la danse, notamment la compagnie David Rolland à travers ses chorégraphies participatives, ou encore l’étonnant Oogly Boogly destiné aux bébés âgés entre 12 et 18 mois. Conçu par Tom Morris et l’artiste improvisateur Guy Dartnell, cet atelier offre un véritable spectacle dont l’enfant est à la fois metteur en scène et acteur. 


Les flashmobs du groupe Improv Everywhere consistent à organiser les mouvements d’une foule de participants par le biais de consignes préenregistrées sur un lecteur mp3. L’effet de masse s’avère d’autant plus saisissant pour le badaud qui s’arrête là sans être au courant.


Cette idée a inspiré Emma Howes, qui a imaginé une chorégraphie intitulée Instructions for an Unplanned Absence. Ainsi, en mars 2008, lors de la première soirée Short & Sweet, Sasha Keinplatz, une des organisatrices de l’événement, est intervenue au micro pour excuser l’absence de la chorégraphe : « Elle n’est pas là, mais elle a laissé des instructions… » Un texte préenregistré est alors diffusé dans la salle de spectacle, invitant le public à se lever, à monter sur le plateau, à se regarder, à lever les bras et à remuer les doigts, à sauter, à aller au sol, à pointer une direction dans l’espace, etc. Les spectateurs qui le désirent agissent en suivant les consignes et assument eux-mêmes la performance pour ceux qui sont restés assis. Dans ce contexte, plus besoin de danseur puisque n’importe qui peut performer. Et ça fonctionne : en effet, quelle que soit la façon d’aborder le mouvement de chacun, non seulement l’effet de groupe produit un impact visuel, mais en plus, la diversité des interprétations – voire l’innocence de certaines – déclenche une émotion directe sur le spectateur.

Emma Howes, Instructions for an Unplanned Absence | Short&Sweet #1 (mars 2008)
Crédit : Jean-François Lalumière

lundi 15 septembre 2008

Duos entre danseur et spectateur

Avec le projet Entre deux coproduit en mars 2007 par Danse-Cité, le tandem kondition pluriel formé par la chorégraphe Marie-Claude Poulin et le concepteur en arts médiatiques Martin Kusch créait un espace de rencontre entre l’artiste et le spectateur. Comme pour le projet Hautnah ! de Félix Ruckert (également produit au Québec en 1999 et en 2000 par Danse-Cité) ou encore le « pseudo-spectacle » héâtre-élévision de Boris Charmatz présenté à Montréal dans le cadre du FIND en 2003, il s’agit d’un rendez-vous individuel qui s’adresse à un spectateur à la fois.

héâtre/élévision de Boris Charmatz : une installation pour un spectateur à la fois

Dans Entre-deux, le spectateur, enfermé, seul, dans un cube en bois, est mis en relation avec des danseurs par l’intermédiaire d’une projection sur écran. L’image de ceux-ci n’apparaissant que dans l’ombre du spectateur, ce dernier est amené à bouger afin de suivre la performance. Dans ce "spectacle captif", chaque solo se transforme alors en un savoureux duo avec le spectateur. Les danseurs interagissent en effet directement avec lui en fonction de ses mouvements et déplacements. L’œuvre se joue donc d’emblée à travers le corps du spectateur. Grâce à son dispositif médiatique, cette proposition met en relation non seulement deux lieux clos, mais également deux espaces symboliques habituellement séparés. Elle offre ainsi une expérience intime et interactive dans laquelle le spectateur, à la fois observateur et acteur de l’œuvre, devient partenaire de danse.


Dans le projet Hautnah ! de Félix Ruckert, créé en Allemagne en 1997, chaque spectateur choisit un danseur et négocie avec lui le prix de son billet avant d’assister, seul, à la performance. La relation individuelle entretient ainsi le doute (ou alimente le fantasme) chez le spectateur d'avoir assisté à une performance différente de celle des autres spectateurs. Pour l'installation éâtre/élévision conçue en 2002 par Boris Charmatz, le spectateur, seul dans une salle et couché sur un piano, est invité à regarder une télévision qui se substitue alors à la boîte noire du théâtre : "On vient à héâtre – élévision un par un, mais on y trouve le confort d’une fumerie d’opium. On a le droit à un demi-sommeil mérité et qui ne nuit pas au processus". Avec Écoute pour voir d’Emmanuel Jouthe (qui a participé en tant qu'interprète à la reprise québécoise du projet Hautnah !), le spectateur est relié au performer par le biais d'un lecteur mp3 qui lui permet de partager la bulle musicale du danseur le temps d'un solo.



Ces propositions chorégraphiques convoquent un rapport au spectacle solitaire, individuel et intime : de l'expérience du huis clos en tête à tête avec un danseur au partage d'un univers sonore. Ces expériences confrontent le spectateur hors de l’anonymat confortable de la salle de spectacle et l’impliquent davantage dans une relation directe avec le danseur. Les chorégraphes aspirent ainsi à développer une expérience singulière, à travers laquelle la relation engagée avec le public prime sur le pouvoir de l’image et du corps performant.

samedi 20 janvier 2007

Effacer les frontières scène/salle

Dans les salles, les gradins disparaissent. Le public est invité à s’installer sur scène et à partager l’espace traditionnellement réservé aux danseurs. La frontière scène/salle se dissout. L’action et le regard partagent alors un espace commun.

C’est le cas dans les « pièces distinguées » de La Ribot où la danseuse arpente la scène au beau milieu des spectateurs qui la suivent ou l’entourent. La chorégraphe espagnole a ainsi créé entre 1993 et 2003 plusieurs séries de performances présentées en solo sous forme de tableaux : Piezas distinguidas (1993-1994), Mas distinguidas (1997), Still Distinguished (2000) et Panoramix (2003) – ce dernier opus propose une compilation des trois séries précédentes. Éclairé par la même lumière, le public n’est plus assigné au côté obscur de la salle ; il fait ainsi partie intégrante du champ spectaculaire. Ce rapport de proximité direct offre une perception plus "tactile" de la danse. Le danseur évolue dans le même espace que les spectateurs : il les frôle, tombe à leurs pieds, maintient un équilibre tout près d’eux, se faufile entre eux comme pour se fondre, ou se dissimuler, dans la foule anonyme du public.
La Ribot - Tate Gallery, Londres, 2003 - Crédit : Manuel Vason
Pour Hooman Sharifi, chorégraphe norvégien d'origine iranienne, et son "Impure Company", l’art a tout à voir avec la politique (*). Ses spectacles revisitent à ce titre les relations entre l’artiste et le public à travers une expérience physique de l’espace, du son et même du toucher.

Dans As if your death was your longest sneeze ever créé en 2002, la présence des spectateurs intégrée dans la scénographie constitue la clef de voûte de la pièce. Confiné tout d’abord dans un espace réduit, le public assiste, debout et inconfortable, à une performance : privé de la distance qui le sépare ordinairement de la scène, il n’est plus face à l’action mais littéralement dans l’action. Ensuite, il est installé au contraire dans une vaste salle sur des chaises réparties dans tous les sens : aucun point de vue n’est privilégié dans cet espace chaotique et l’action se dissémine entre les spectateurs. Pour finir, le public est plongé dans la pénombre.

De la disparition du danseur surgit alors la figure du spectateur qui, sous couvert d’anonymat, participe soudain au mouvement. En effet, scrutant l’obscurité avec insistance dans l’espoir d’y « voir » les danseurs, il se permet des mouvements et des déplacements qu’il n’oserait pas à la lumière. Dans le noir, danseurs et spectateurs se confondent, se rencontrent et se surprennent. Le public joue ainsi avec les interprètes, leur barrant le passage ou acceptant le contact, et même des portés. À travers ces différentes organisations de l’espace et du groupe, Hooman Sharifi tente d’instaurer un rapport égalitaire avec le public.
Hooman Sharifi - Crédit : Arash A Nejad
(*) IMPURE COMPANY MANIFESTO :


Art equals politics

This statement is the starting point for impure company’s activities. It signifies what art is and should be.

Politic is social awareness.

I am interested to communicate, to have a comment, to question and activate. The functionality of my activities is important.

Site de La Ribot : http://www.laribot.com
Un livre est paru en 2004 sur la chorégraphe madrilène installée en Suisse. Publié par le Centre national de la danse, il nclue des textes de : Adrian Heathfield, José A. Sanchez, Laurent Goumarre, Gerald Siegmund et André Lepecki.

mercredi 25 février 2004

Käfig vu par le public

Danse hip hop :
Corps est graphique de Käfig
Témoignages de spectateurs

En tournée à Montréal, le dernier spectacle de la compagnie Käfig mêle le multimédia aux cultures hip hop et orientale tant au niveau de la danse que de la musique. Réactions de trois spectateurs enchantés…

Spectateur #1 : Käfig ou l’art de la synthèse par la danse
 

Au moment de l’invitation, on m’a dit trois mots pour résumer ce que faisait la compagnie Käfig : hip hop, culture arabe, danse contemporaine. Si j’aime la danse comme forme d’expression artistique, je dois avouer que je ne suis pas un érudit de ce noble art. Je ne suis pas non plus un amateur de hip hop et je n’aime guère, au resto, la musique arabe qui monopolise mon ouïe lorsque que je déguste un succulent shish taouk. C’est donc dire que c’est avec une certaine appréhension que je me suis rendu à l’Usine C pour voir Corps est graphique, la dernière création de Mourad Merzouki.

Vers 22 heures, après le spectacle, me présentant au petit bar de l’Usine C, j’étais aussi heureux qu’ébahi, encore sous le choc d’avoir assisté à quelque chose totalement hors de mes repères. Une seule certitude : la compagnie Käfig m’avait convié à une merveilleuse expérience de danse contemporaine et les mots « hip hop », « culture arabe » et « danse » ne suffisaient plus pour résumer ce que je venais de voir. Pour moi, Corps est graphique c’est :
  • Des mouvements précis, dynamiques, fluides toujours bien synchronisés et parfois exécutés avec un brio de gymnaste. Du bonbon pour les yeux.
  • Une inspiration de la rue mais une maturité certaine dans le style, une affirmation de danse contemporaine sans complexe.
  • Un espace visuel riche dans l’image et les costumes qui s’intègre parfaitement dans la chorégraphie.
  • Une poésie visuelle, le message d’une libération, d’un affranchissement des préjugés et fixations de la société.
  • Une incroyable générosité dans la performance des danseurs, heureux d’aller à l’extrême limite de leur capacité sous nos yeux.
Un seul petit bémol technique : la mise en scène a parfois souffert de l’espace plutôt en largeur de la salle. Certains enchaînements étant ratés pour les spectateurs sur les côtés, les danseurs étant incapables de camoufler leur présence en milieu de scène pour les regards plus en angle.
Enfin, chapeau à Mourad Merzouki et sa troupe, quel bonheur d’assister à un tel épanouissement de culture populaire.

Spectateur #2 : Un spectacle « Daftpunkien »
 

Pour moi, le hip hop, c’est l’image de gars et de filles des cités qui dansent sur une musique urbaine, sur du rap ou rythmes du genre. Tous les spectacles de hip hop que j’avais vus par le passé m’avaient bien plu, donc je ne risquais pas grand-chose à aller voir Käfig. J’étais certain de ne pas m’ennuyer.
J’ai été TRÈS AGRÉABLEMENT surpris. Un décor simple mais efficace. C’était vraiment impressionnant et surtout agréable à voir. Moi qui aime le clip de Daft Punk « Around the World », j’ai retrouvé certains passages. Sinon, j’ai aimé les musiques, les costumes du début et la chorégraphie, souvent très acrobatique.
Ce qui m’a marqué, c’est le casque qu’ont les danseurs sur la tête dans la première partie du spectacle. Pas facile de danser avec un cube enfoncé sur soi. Très « Daftpunkien ». Et aussi deux des gars qui dansaient en groovant leurs corps, en les démembrant, c’était assez hallucinant !
Cependant, j’ai trouvé l’ensemble un peu macho. C’est peut-être voulu, mais c’était parfois trop caricatural : le gars danse, est super impressionnant (au sol, sur la tête, etc.) et pendant ce temps-là, la fille le regarde, fait « ouais ! » de la tête, est super impressionnée. Après, elle lui répond parfois, mais ça m’a toujours semblé moins impressionnant, moins percutant que lui. Ma scène préférée fut celle où un des gars tourne sur sa tête. C’est commun à plein de spectacles de hip hop, mais ça me fait toujours le même effet.
Enfin, je me souviens qu’en face de moi, il y avait un couple. Ils ont tous les deux adoré, ils faisaient des « waouh ! » d’admiration, applaudissaient, en redemandaient. Le truc hallucinant, c’est qu’ils avaient chacun environ 65 ans ! C’est la première fois que je vois des vieux triper sur une danse de « jeunes » ! C’était génial ! Je retournerai sans problème voir Käfig !

Spectateur #3 : « Spinner » sur la tête
 

À part quelques vidéos à la télé et la petite bande devant le métro Mont-Royal, je ne connais pas grand chose au hip hop. En fait, je ne sais pas faire la différence entre le Hip hop et le Rap (de ma jeunesse).
J’ai aimé la synthèse de plusieurs courants de danse, le dynamisme et l’humour : il y a longtemps que je n’avais pas souri pendant un spectacle de danse. Les interprètes étaient tous souriants et attachants. Je retiens particulièrement la séquence des marionnettes (ma scène préférée) et les acrobaties des danseurs. La scénographie est intéressante mais l’éclairage aurait pu être grandement amélioré, notamment pour le tableau des marionnettes. Un éclairage plus noir aurait permis de mieux voir que les marionnettes.
Plusieurs mouvements m’ont marquée. Entre autres, le danseur qui traverse toute la scène sur les mains et celui qui « spinnait » sur la tête très longtemps m’ont bien fait sourire. Ouf ! Je me suis dit que je devrais aller au Cirque du Soleil puisque les acrobaties m’impressionnent autant !
Une scène m’a marquée : celle des projections sur les panneaux. J’avais du mal à comprendre comment ils arrivaient à produire cet effet. Quelle synchro incroyable ! Les projections vidéos étaient bien mais sur les côtés, on voyait souvent les danseurs lorsqu’ils se cachaient derrière le cube.
Quant à la musique, je l’avais encore dans la tête le lendemain matin. J’ai bien aimé, ça m’a redonné envie de sortir danser jusqu’aux petites heures du matin.

lundi 5 février 2001

Le Sacre d'un cheval

Créé en 1984, le Théâtre équestre Zingaro porte le nom d’un magnifique cheval, un frison noir, partenaire de Bartabas. Leur premier spectacle, intitulé Cabaret équestre, joué de 1984 à 1990, réunit sur la piste non seulement des chevaux et des hommes, mais aussi un chameau, des oies et des oiseaux de proie. Avec Opéra équestre (1991), Bartabas conjugue des numéros de voltige sur des chants berbères et géorgiens. Chimère (1994) se consacre à l’univers indou du Rajasthan. Dans des parures, turbans et drapés aux couleurs chaudes, chevaux et cavaliers se mêlent sur la piste, au gré des notes des chanteurs et musiciens indiens qui les accompagnent. Le spectacle Éclipse, créé en 1997 avec des danseurs, s’oriente vers l’Asie et joue sur les contrastes entre noir et blanc, ombre et lumière, le tout au son de musiciens et chanteurs traditionnels de Corée. L’illustre cheval Zingaro meurt durant la tournée internationale de ce spectacle.  

Triptyk en 2000 est un hommage à cette disparition, cette absence. Le Sacre du printemps et La Symphonie des Psaumes d’Igor Stravinsky, puis le Dialogue de l’ombre double de Pierre Boulez illustrent le récit d’un sacrifice, d’une perte. Outre les partitions musicales, le spectre du cheval fétiche s’inscrit à travers la scénographie : des sculptures blanches évoquent des squelettes chevalins. Ni accessoire, ni instrument, le cheval est sujet, muse, héros et cœur du spectacle. Même disparu, il demeure, plus qu’un partenaire, un alter ego.

Pour cette nouvelle création, Bartabas confronte ses chevaux à une partition métronomique : l’œuvre musicale est écrite et enregistrée. Cette fois, les musiciens ne sont plus sur scène pour se caler en fonction des retards ou avances de l’animal. Ils ne « suivent » plus les mouvements du cheval. Néanmoins, un troublant tableau présente justement quatre chevaux albinos librement lâchés dans l’arène : sans selle, ni encolure, ils improvisent paisiblement, folâtrent et se roulent dans la terre rougeâtre. La séquence semble alors étrangement chorégraphiée alors qu'elle est pourtant (paradoxalement) vouée à l'improvisation.

Réactions à chaud à la sortie du spectacle…
Entrevues de spectateurs

Tous viennent pour la première fois au Théâtre équestre d’Aubervilliers. Certains ont lu des articles dans Télérama, d'autres ont vu des extraits et interviews à la télévision.
Qu’est-ce qui fut inattendu pour vous ?
G : J’ai été surprise… mais je n’ai rien compris à l’histoire (si il y en avait une). L’inattendu a plutôt été du côté des rituels [Dans Triptyk, Bartabas met en scène des danseurs de kalaripayatt, un art martial du Kerala, un état du sud-ouest de l’Inde. Jadis pratiqué par les soldats des princes du Kerala, cette discipline physique et spirituelle demande dix années de travail et n’est pas destiné au spectacle, elle recouvre un état d’esprit].
J : Ce spectacle allait au-delà de l’idée vague que je m’en faisais. Il ne s’agissait pas de montrer des chevaux bien dressés, des cavaliers émérites et acrobates mais de les intégrer dans un propos où l’homme et le cheval se répondaient l’un l’autre, à égalité.
L : je ne m’attendais pas à voir un tableau sans cheval.

Que retiendrez-vous de ce spectacle ?
J : Le récit chorégraphique d'une histoire d'amour entre l'homme et le cheval. Leur communion par la danse et la musique. Le Sacre du printemps ressenti comme un rituel païen et primitif où danseurs et chevaux se cherchent, s’affrontent avec sauvagerie avant de trouver leur harmonie et leur épanouissement dans l'acte de vie. Ballet vivant et spectaculaire. Le Dialogue de l’ombre, où l’homme semble pleurer son ami cheval, représenté par des carcasses blanches, seul véritable décor du spectacle. Plastiquement beau mais un peu long. En plus, la musique de Boulez, faut aimer et… je n'y suis pas sensible. La Symphonie des Psaumesle rapport homme-cheval semble prendre une dimension métaphysique voire mystique. Pour Bartabas, le cheval serait-il devenu l’avenir de l’homme ? Ou par lui, le salut ? Faute de tout comprendre, on peut s'interroger… En tout cas, certainement la pièce (et la musique) la plus émouvante du spectacle.

Crédit photo : Antoine Poupel
Quelle(s) scène(s) vous a marqués ?
L : Les pyramides humaines qui se transforment sans cesse sur le dos des chevaux qui, eux, continuent de tourner, puissants et solides.
G : La scène où les femmes mettent une carotte dans leur bouche avant de la mettre dans les gueules de leurs chevaux tout blanc…
J : Tout d’abord, le ballet des chevaux blancs, notamment le moment où, spontanément, ils s'allongent sur le sol pour être enlacés par les danseurs. Et l'apparition à la fin du spectacle de Bartabas, vêtu d'une robe noire, seul, sur son cheval esquissant sur place, des pas de danse dans un silence quasi religieux avec pour seul accompagnement, le bruit des sabots. Magique.
Crédit Photo : Antoine Poupel
Connaissiez-vous Le Sacre du printemps de Stravinsky auparavant ? En aviez-vous déjà vu une version en spectacle ? Si oui, laquelle et que vous en reste-t-il ?

J : Pour moi, Le Sacre, c'était la version Deutsche Grammophon de 1977 dirigée par Karajan. Très intériorisée et pourtant d'une grande force dynamique, bref exceptionnelle ! Celle de Pierre Boulez me semble plus analytique, d'une plus grande rigueur, moins romantique aussi; néanmoins, classe !

E : Je me souviens de la version du Sacre de Nijinski à l’Opéra de Paris. Le rôle de l’élue était interprétée par Marie-Claude Pietragalla. À la fin, elle exécute une série de sauts extrêmement épuisante, c’est la scène du sacrifice. J’ai vu également des extraits vidéos de la version de Maurice Béjart. Ça m’a paru un peu ringard, un peu dépassé. Pourtant il paraît qu’à l’époque, il produisit une sacrée révolution ! C’était 1968 je crois, une grande époque ! En fait, contrairement à la version de Nijinski, c’est un élu qui est désigné à la fin. Et la scène du sacrifice devient un mariage chez Béjart. Je me souviens aussi du Sacre de Pina Bausch : alors là, ce fut un choc émotionnel très fort. J’ai lu depuis la biographie d’une des interprètes : cette pièce est devenue en quelque sorte l’initiation, le passage obligé, à passer pour chaque nouvel interprète. Je me souviens que l’élue répète jusqu’à l’épuisement une espèce de mouvement de bras qui s’enfonce dans le ventre, comme si la danseuse se donnait des coups de couteau dans les entrailles. Là aussi c’est la scène du sacrifice. C’est assez violent, la danseuse transpire et suinte, sa robe semble tomber en lambeaux. 

Extrait du spectacle Tryptik
 du Théâtre équestre Zingaro de Bartabas
Sur la musique du Sacre du printemps de Stravinsky,
orchestre dirigé par Pierre Boulez :


Toutes vos remarques personnelles sont les bienvenues.
J : Enfin, je vais répondre à la question que vous ne m'avez pas posée : « Que pensez-vous de Bartabas ? » Dorénavant, je le considère comme le Béjart du théâtre équestre ! 

Triptyk
 Jusqu’au 25 février 2001 au Théâtre équestre Zingaro
Le spectacle tournera à Moscou, Barcelone, Montréal, Toronto et New York
Puis reprise du 16 novembre 2001 au 31 décembre 2001 à Aubervilliers
176, avenue Jean Jaurès 93300 Aubervilliers
M° Fort d’Aubervilliers - Accès voiture : Porte de la Villette
Restauration possible sur place à partir de 19h
 Durée du spectacle : 1h45 sans entracte

Site :
http://www.bartabas.fr/Zingaro

Photos : Antoine Poupel

Bibliographie :
La ballade de Zingaro, Françoise Gründ, éditeur Chêne, 2000, 184 p., photos couleur.
Zingaro le cheval, Homeric, Tana Editions, 28 p., photos couleur.
Triptyk, livre programme du spectacle, textes de Françoise Gründ et André Velter, photographies d’Antoine Poupel, édité par Zingaro, mars 2000, en vente sur place ou par correspondance.
Zingaro, la saga des centaures, Anne-Marie Paquotte, hors série Télérama, 81 p.
Zingaro, suite équestre, André Velter, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, Paris : Gallimard, 1998, coll. Folio n°3385, 142 p., illustrations en noir et blanc.

Films : Les vidéos des spectacles sont en vente sur place ou par internet.

À voir :
L’exposition Nijinsky (1889-1950) : le Musée d’Orsay célèbre le cinquantième anniversaire de la disparition de Nijinsky, jusqu’au 18 février 2001.