samedi 11 décembre 2010

Danse mutante

Benoît Lachambre et Louise Lecavalier évoluent sur scène dans un décor entièrement blanc, tels deux personnages de bandes-dessinées perdus sur une page vierge. Plus qu’un duo, Is You Me est un trio : en effet, l’artiste visuel Laurent Goldring intervient tout au long du spectacle à travers des projections d’images qui recouvrent à la fois le fond de scène et le plateau en pente douce. L’espace scénique devient ainsi l’écran sur lequel se projettent en temps réel les tracés de Goldring, tandis que son dessin réalisé en direct offre au spectacle une scénographie mouvante doublée d’effets lumineux provoqués par les contrastes entre le noir et le blanc. Des traits noirs remplissent progressivement le fond blanc et habillent littéralement l’espace, créant des pleins et des vides, tout comme les costumes noirs et blancs des deux protagonistes présents sur scène.

Laurent Goldring, Louise Lecavalier et Benoît Lachambre dans Is you Me © André Cornelier
Goldring interagit avec les danseurs tant au niveau du rythme du mouvement qu’au niveau de sa forme et de sa dynamique, parfois en contraste, parfois en écho. Ces interventions visuelles affectent directement la présence des deux danseurs en les fondant tantôt dans le décor ou, au contraire, en les y détachant radicalement. Ainsi, les lignes et les pleins dessinés sur le fond et le sol disparaissent parfois d’un coup de clic quand Goldring appuie sur la touche « effacer », créant alors la sensation soudaine d’un vide immense ; les danseurs demeurant tout à coup les seules taches noires sur un décor entièrement vide et à l’allure apocalyptique. Cet impact visuel provoqué par la couleur blanche suscite chez le spectateur une intense sensation de vertige.

L’ambiance musicale robotique aux accents hip-hop du compositeur Hahn Rowe enveloppe les mouvements déliés des danseurs, tandis qu’ils enfilent des vestes à capuches pointues qui leur donnent alors davantage l’allure de personnages issus d’un univers de science-fiction. 

Benoît Lachambre et Louise Lecavalier dans Is You Me © André Cornelier

Dans cette pièce, les danseurs se confondent même parfois entre eux dans un troublant jeu d’illusion dont le spectateur ne saisit plus vraiment ni qui est qui, ni à qui appartiennent les membres, déjouant ainsi les axes et orientations anatomiques au point de créer des corps insolites, voire mutants, défigurés et difformes, sans tête, à 4 bras ou encore avec des jambes à l’envers du torse et aux mouvements désarticulés.


Dans ce duo, les rapports de couple traditionnels en danse contemporaine sont bouleversés, voire annihilés. En effet, il ne s’agit plus de mettre en scène un homme et une femme dans une relation fatalement amoureuse et tumultueuse, se repoussant tout en s’attirant farouchement dans un idéal fusionnel et passionnel. Les créations de Benoît Lachambre s’enracinent ainsi résolument dans une pratique de la performance où les stéréotypes  de certains rapports au corps basculent pour faire surgir d’étranges états de corps et « une perception de soi en constante mutation »[1].

Visages dissimulés, personnages asexués, chacun peut être l’autre, son double, son pendant, son prolongement ou son ombre. Figure gémellaire, dédoublement, jeu de miroir, mais en aucun cas deux figures complémentaires d'un idéal du couple fonctionnel et pulsionnel ou encore dans la manipulation de l’un sur l’autre et dans un partage organisé du pouvoir. Loin de s’effacer, l’identité se démultiplie. Le corps évolue ainsi dans une incessante transformation.

Montréal, juin 2008.

Is You Me
Une création de 
Laurent Goldring, Benoît Lachambre, Louise Lecavalier, Hahn Rowe
Assistante artistique France Bruyère
Dansé par Benoît Lachambre et Louise Lecavalier
Compositeur et musique live Hahn Rowe
Scénographie, lumière, film, projections Laurent Goldring
Costumes Lim Seonoc
Direction technique Philippe Dupeyroux
Production Par B.L.eux
Site Internet : www.parbleux.qc.ca


[1] Alexandra Baudelot, « Chanson de geste cru », Mouvement, juillet 2001.

dimanche 17 octobre 2010

L'art du vide


Telle une pièce d’Eugène Ionesco, aucun accessoire mentionné dans le titre n’est présent dans la pièce Manteau long en laine marine porté sur un pull à encolure détendue avec un pantalon peau de pêche et des chaussures pointues en nubuck rouge. Tout le jeu consiste pour le binôme Delgado Fuchs à décevoir une à une toutes les attentes du public et, paradoxalement, à le surprendre.

Leur recherche chorégraphique se décline dans la plus grande simplicité, d’apparence innocente et ingénue. Ainsi, ils se livrent à des séries d’exercices de réchauffements et d’étirements physiques qui à force de répétition glissent doucement vers l’équivoque et le trivial.

Marco Delgado et Nadine Fuchs

Déjouant les codes du spectaculaire, ils remportent même le pari d’« être nus sans être nus » en interprétant un pas de deux dans une nudité intégrale, chacun recouvrant cependant le sexe de l’autre par sa main.

Poussant le vice de chaque parti-pris, Nadine Fuchs s’habille ensuite en rose bonbon de la tête aux pieds, en passant par ses sous-vêtements jusqu’aux bottes à talons. Son complice en fait de même avec un costume et chapeau haut de forme conçus dans une même gamme chromatique : bleu azur. Ces deux couleurs donnent à chaque personnage une image d’Épinal de l’homme et de la femme.

Le duo pousse leur réflexion sur la spectacularisation du corps jusqu’au bout en terminant leur pièce avec des panneaux grandeur nature à leur effigie. Les spectateurs sont alors invités à poser derrière grâce à des ouvertures effectuées au niveau des visages, comme pour un souvenir de vacance, grâce à un appareil photo polaroïd laissé à leur disposition. L’image des deux interprètes devenant ainsi emblématique du spectacle, n’importe qui peut poser, en souvenir, dans leurs corps idéals.

Présenté à Tangente, automne 2009.

Site internet : http://www.delgadofuchs.com 

lundi 3 mai 2010

Le désarroi du mâle contemporain

Tout se pète la gueule, chérie...

Le désarroi du mâle contemporain, c’est comme une course contre un mur ou une voie sans issue.
C'est comme une bouteille de bière vide.
Le faune, le cowboy, l'animal, le guitariste, le danseur… La figure masculine se fissure. Ses points d’appui se dérobent. Déséquilibrée, la brute s’ébranle et chute. 

Casquette, lunettes noires, guitare, bottes de cowboy et bière. Ses attributs sont devenus dérisoires. Sa bestialité est désormais vulnérable, ses élans vains, ses muscles inutiles, sa chute inévitable. Voire émouvante. 

Une gorgée de bière, un coup de bassin, une goutte de sueur, un muscle qui se relâche : l’état de grâce de la débandade. 

Il ne lui reste plus qu’à reculer.
(KM, 5 mars 2010)