lundi 1 septembre 2003

Les Grands Ballets au parc

Décloisonner la danse

Chaque été, le parc La Fontaine nous réserve de belles soirées grâce à la programmation du Théâtre de Verdure. Installé près du lac, ce théâtre de plein air offre une série de spectacles (danse, concerts, etc.) sous le ciel étoilé, le bruissement des arbres et le vol des oiseaux. Une occasion rêvée de vivre une expérience théâtrale hors des quatre murs conventionnels.

Le Théâtre de Verdure offre gratuitement ces programmes, permettant à beaucoup d’accéder à des spectacle auxquels ils n’ont pas le luxe ou le goût d’aller assister habituellement.

Cette semaine, les Grands Ballets Canadiens, qui participent à l’événement depuis 10 ans, présentaient un programme composé par le chorégraphe espagnol Nacho Duato. Riche en contacts et en portés, le répertoire de Nacho Duato recèle de pas de deux d’une fluidité époustouflante. Or, cette virtuosité fut éclairée d’une lumière particulière : le petit vent de soirée qui soulevait les cheveux des danseuses accentuait la notion de légèreté ainsi que la grâce de leurs mouvements.

Le cadre extérieur de la représentation offrait ainsi une partition inédite au premier morceau. En effet, la musique de Schubert était délicieusement accompagnée des bruits de la ville : moteurs de voitures, sirène d’ambulance, cris d’enfants. L’œuvre s’immisçait dans l’actualité. Ou plutôt l’actualité surgissait soudain dans l’œuvre de manière insolite.

La plus-value du plein air
Le second programme, accompagné de chants traditionnels catalans, mettait en scène des paysans dans des costumes couleur terre. La gestuelle dansée rappelait les mouvements du travail agricole : semences, labours, etc. Or, s’intégrant parfaitement non seulement au propos mais aussi à l’atmosphère dégagée, un impressionnant vol d’oiseaux intervint pendant la chorégraphie. Colorant ainsi le tableau d’une tension dramatique à la fois sublime et cocasse, ce vol pouvait suggérer un signe prophétique annonçant le malheur.

Loin de « souiller » l’œuvre par leur passage tels des parasites, ces éléments perturbateurs interviennent dans la chorégraphie comme des effets rétroactifs qui l’inscrivent d’emblée dans une actualité plutôt que la cantonner dans un contexte fermé. En se confrontant ainsi aux paramètres extérieurs, l’œuvre s’enrichit d’éléments inattendus. D’une part, loin de la court-circuiter, ils l’éclairent et lui donnent au contraire davantage de sens. D’autre part, ils rendent accessible un univers souvent confiné et taxé d’hermétisme. Enfin, cette expérience de décloisonnement permet de constater le perpétuel va-et-vient entre l’art et la vie.

Outre contribuer à démystifier la danse, ces expériences confrontent la danse aux facteurs extérieurs, à la vie, à la « réalité », la teintent d’une actualité et, par-delà, l'éclairent d'un sens singulier.

jeudi 24 avril 2003

L’art de la pirouette en verlan

Dans la droite lignée d’Alain Platel, Abdelaziz Sarrokh manie l’esthétique du désordre et un goût particulier pour la diversité (tant au niveau de la personnalité de ses danseurs que de leur formation). Ses créations sont ainsi de véritables mises en scène du capharnaüm interprétées par des danseurs qui, issus de parcours multiples, forment une troupe hétéroclite d’individus de cultures et de techniques corporelles très diverses. Sa dernière pièce, Bobo in Paradise, n’échappe pas à la sacro-sainte règle de la désormais fibre flamande "made in Ballet C. de la B".


L’Être et le désordre

Comme pour ses précédentes créations, le jeune chorégraphe belge cultive l’art du cocktail chorégraphique, brassant les codes, les influences, les musiques et les personnalités dans un savant mélange d’esthétiques. Polyvalents, les danseurs passent d’un vocabulaire académique classique et gymnique à une gestuelle contemporaine et hip hop déjantée. Le collage musical marie airs traditionnels avec musique hip hop actuelle, mais aussi funk des années 1970 ou encore bruitages et musique classique. Sexe, drogue, alcool et désespoir surgissent de ce tableau chaotique de "Bobos" (bourgeois bohèmes) en quête de paradis et de sensations fortes. La scénographie elle-même corrobore cette idée de déchéance en présentant une ligne de cuvettes de WC qui servent de sièges aux danseurs.

Avant d’apparaître sur scène, un effet d’ombres chinoises plante les différentes individualités de la bande. Réunis sur le plateau, les interprètes se bousculent et s’alpaguent, se vautrent et se défient. Affichant un look hybride composé de vêtements typiquement hip hop – les baskets, les bonnets, les casquettes – et d’habits récupérés de la mode des années 70 – une jupe rouge, une chemise à col pointu, une cravate kitch –, ils tentent de s’affirmer les uns par rapport aux autres dans un mixage de références. Les contacts entre partenaires sont de l’ordre du combat et de la rivalité. Dans les défis, les concurrents retirent leurs vêtements pour mieux lutter. Via des mouvements brefs et secs, les attaques jaillissent et rebondissent dans des acrobaties : une fille brutalise un garçon comme pour une séance de domptage alors qu’un autre violente sa poupée gonflable.

La mise en scène kaléidoscopique d’Abdelaziz Sarrokh démultiplie l’image du groupe sur trois niveaux : tout d’abord sur le plateau, mais aussi sur la structure qui surplombe la scène, et enfin à travers un film tourné en direct et projeté sur l’écran en fond de scène. Dans les chorégraphies d’ensemble, chacun intègre des gestes parasites qui agissent comme de multiples signes de dissidences et un refus catégorique de se fondre dans le moule. Au sein même du mouvement de masse, on s’interpelle, on s’injurie, on s’accroche, on se désigne du doigt. Chacun quitte l’unisson pour des apartés en solo puis regagne le troupeau : comme Candas Bas en position du lotus, les yeux fermés, qui prend un insolite temps de relaxation en plein cœur de la transe collective. 

L’envers de la pirouette

Une teinte de désespoir colore chaque protagoniste : Lima De Valck chante "Happy birthday to me", Jennie Gerdes sniffe des rails de coke et sombre, à la Trainspotting, la tête la première dans une cuvette de WC, Boiana Anguelova tombe violemment en grand écart après une gracieuse souplesse arrière. La chorégraphie joue sur le risque, la chute et la désarticulation comme pour mieux cerner ces personnages en mal d’identification. Tels les Bobos qui arborent deux étiquettes a priori contradictoires (un côté bourgeois, un côté bohème), Abdelaziz Sarrokh jongle avec des conventions chorégraphiques jugées antinomiques. Ainsi, la ligne typiquement classique de Jennie Gerdes (grande, mince et élancée) se désagrège sous les saccades et blocages de l'electric boogie (genoux en dedans, épaules tordues, coudes pliés, nuque cassée), tandis que le breaker Guillaume Legras réalise de virtuoses passes au sol, de même qu’une prodigieuse série de pirouettes en verlan sur un accompagnement de piano : des tours sur la tête avec, au summum de leur grâce, un retiré classique.

Dans le spectacle, les membres de la tribu Hush Hush Hush sont perpétuellement surveillés par une instance supérieure : en effet, le danseur Tayeb Benamara semble contrôler tout ce qui se passe du haut de sa chaise d’arbitre. Il donne le coup d’envoi de la pièce et son point final. Le regard de l’autre apparaît ainsi comme la clef de voûte du spectacle : outre les danseurs entre eux, les spectateurs sont constamment pointés du doigt. Dissocié, l’index devient moteur du mouvement et leitmotiv. Il montre, il désigne, il attire l’attention, il focalise et oriente le regard.

Le solo final de Tayeb Benamara dansé à la lisière d’une raie de lumière opère une décomposition du mouvement avec une précision chirurgicale. Dans un ralenti fascinant, ses gestes sont sectionnés comme sous l’effet d’un stroboscope. "Être" jusqu’au plus profond de ses tissus musculaires. "Être présent" sur scène comme dans la vie. Au début du spectacle, le danseur déclarait d'ailleurs : "Un présent, c’est toujours quelque chose de précieux". Traduisant à la fois une notion d'actualité et un don, cette phrase souligne la présence de l’interprète offerte au public. Tayeb Benamara joue aussi avec une vitre invisible, contre laquelle il se cogne, le long du rayon de lumière, comme sur une frontière infranchissable entre le public et le danseur. L’interprète sur scène apparaît ainsi comme un corps exposé sous une vitrine. En sous-vêtement, il livre un solo à la gestuelle hip hop épurée de tout cliché. 

Bobo in Paradise
Compagnie Hush Hush Hush (Belgique)
Chorégraphie: Abdelaziz Sarrokh
Créé et dansé par : Boiana Anguelova, Candas Bas, Tayeb Benamara, Lima Lalitha De Valck, Jennie Gerdes, Guillaume Legras, Sylvain Veldkamp - Musique: Bo SpaenC
Scénographie: Niek Kortekaas - Video: Alda Snopek
Dramaturgie: Marc Goossens - Costumes: Else Bogaerts
Article dans Le Devoir :
http://www.ledevoir.com/culture/danse/25220/besoin-d-expression-avec-hush-hush-hush 
 Photos sur le site de Frans Brood Productions : http://www.fransbrood.com 
24, 25 et 26 avril 2003 à l’Usine C
http://www.usine-c.com
 
Photographies :
© Wim Van Capellen (2Pack, 2000) - © Isabel Devos (Bobo in Paradise, 2002)
© Benny De Grove (K’Dar, 1998) - © Isabel Devos (Bobo in Paradise, 2002)

lundi 10 mars 2003

Un couple au septième ciel

En l’air, un ange. Sur le sol, un être démoniaque, mi-femme, mi-animal. Le premier, un homme aux boucles blondes et frisées (Marc Pareti), vogue sur un trapèze, deux ailes de plumes blanches se déployant dans son dos. La seconde, une femme à la tignasse brune et rebelle (Marlène Rubinelli Giordano), déambule à quatre pattes, un boa noir enroulé autour du buste en guise de fourrure animale. Tous deux s’observent, s’amusant du mouvement de l’autre. Puis la femme bondit, saisit les mains de l’ange renversé et se hisse sur la balançoire. Bercés et enivrés par le mouvement de balancier, le couple tangue ensemble, imbriqué, explorant de multiples positions afin d’établir des points d’équilibre insolites.

La Syncope du 7
Collectif AOC - Cirque contemporain

Le public en émoi retient alors son souffle pour un moment d’extase : "La syncope est un étourdissement, une perte de repères". L’homme vacille et son corps se renverse sur le plan horizontal. Debout sur lui, sa compagne bascule sans se tenir à la corde, donnant ainsi l’impression de surfer dans les airs. Le trapéziste flotte ensuite dans le vide, avec pour toute accroche, le contact d’un pied coincé entre les cuisses de sa partenaire. Silencieux, les autres membres du groupe AOC les contemplent, suspendus à un échafaudage composé d’armatures métalliques ressemblant à la fois à un terrain de jeu pour enfants et à une cage pour chimpanzés délurés.


Les sept fantastiques…

Digne des héros mythiques des X-Men, une énergie quasi-surnaturelle se déploie du collectif AOC, oscillant entre le bien et le mal, entre le blanc et le noir, entre l'aérien et le terrien, entre la grâce et le muscle, mi-anges, mi-démons. Polyvalents, tous les membres manient avec dextérité acrobaties, sauts, trampoline, trapèze et jonglerie. Chacun s’individualise donc au sein du groupe, non pas par sa spécialité circassienne, mais par sa théâtralité. Un énergumène en jeans (Sylvain Decure) sème le trouble : plein de peps, il se trémousse et danse façon disco entre chaque acrobatie. Particulièrement agile et volatile, il réalise d’incroyables séries de tours en l’air, que ce soit sur le trampoline, en porté avec un partenaire (Cyrille Musy) ou encore en équilibre sur les mains de deux coéquipiers. Pour accompagner ce spectacle, la musique jouée en direct par un septième larron (Olivier Teneur) entre en communion avec les artistes: "La Syncope du 7 est un hymne au groupe".

…ou le côté obscur de la Force

Deux garçons (Mathieu Prawerman et Gaétan Lévêque), l’un vêtu de blanc, l’autre de cuir noir, s’affrontent sur le trampoline. Face à face, ils sautent tous deux sur un même rythme, les grincements de la toile élastique tenant lieu de métronome ou de compte à rebours. Chacun à son tour défie l’autre par un saut, revenant ensuite retrouver le rythme du rebond. L’un et l’autre s’équilibrant mutuellement, comme deux forces qui se complètent. Amplifiées par des capteurs sonores, le bruit de leurs envolées évoque les bruitages accompagnant les scènes de combat mythiques du cinéma d’action. De plus, la technique du trampoline permet de donner aux sauts divers effets comme la perte du poids, l’immobilité dans les airs, l’amplitude de la hauteur ou le mouvement ralenti. Cette gestuelle évoque alors des séquences de jeux vidéos ou les combats de Matrix. 

Un pour tous et sept pour un...

La cohésion du groupe permet des ensembles parfaits. En synchronie ou en contact, à plusieurs, seul ou deux par deux, au sol comme sur le trampoline, leurs échanges véloces impressionnent pour leur précision millimétrée et leur vitesse extrême. Sur le praticable, les six équipiers se croisent, s’intercalent et se suivent via des sauts psychédéliques et excentriques. Contrairement aux prouesses convenues dans le cirque traditionnel, le collectif troque les légendaires sauts carpés et autres formes codifiées pour déconstruire et inventer des positions hétéroclites et inédites : les jambes fléchies, les bustes penchés, les doigts crochus. Ces arrêts en plein vol rappellent une imagerie issue des films de combats ou de dessins animés mangas plutôt que les hyper-extensions gymniques ordinairement exécutées dans les numéros de cirque. Les références ainsi contemporaines vont de Star Wars aux Yamakasis en passant par Tigres et Dragons. La confusion des plans explorée via le trampoline et le trapèze est soulignée tout au long du spectacle à travers la chorégraphie de Fatou Traoré au sol ou en contact. 

Sept personnages en quête d’une massue

À la manière d’un bouquet final, un numéro de jonglerie combine l’acrobatie, la danse, les sauts et le trampoline pour une partie époustouflante de passe-passe et de voltige. Dans ce relais géant, chacun intercepte des massues en plein vol et les redistribue. En plus de veiller à ses instruments, chaque jongleur se concentre sur l’ensemble de ses partenaires. Les massues fusent et les acrobaties s'enchaînent en plein champ de tir. Les passeurs étant eux-mêmes mouvants, l’adrénaline des sauts périlleux est constamment augmentée par le risque d’interrompre le trajet d’un projectile : "les corps des acrobates sont comme jonglés par un manipulateur invisible" (Jean-Michel Guy). Entre deux lancers, le jongleur-cascadeur intercale un saut de trampoline qui lui permet de gravir la structure et arriver au sommet au moment de la réception d’une nouvelle salve. Tous courent – notamment sur l’axe vertical de la structure –, bondissent, tournoient, se suspendent aux barres comme à des lianes ou s’élancent d’un tremplin afin d’atterrir sur un énorme matelas déplacé par deux partenaires à l’écoute ; pour récupérer une massue et la remettre en jeu illico presto. Dans cette course effrénée, les partenaires se croisent et se rencontrent, s’assemblant parfois le temps d’un porté, d’un numéro d’équilibriste ou encore l’espace de deux bises suspendues en apesanteur, avant de chavirer et repartir.

Spectacle présenté à l’Espace Chapiteaux de la Villette du 4 mars au 12 avril 2003.
Les passages cités entre guillemets sont tirés du dossier de presse.
© Photographies: Toinetje

La Syncope du 7
Chorégraphie et mise en scène : Collectif AOC et Fatou Traoré
Distribution : Marlène Rubinelli-Giordano, Mathieu Prawerman, Gaétan Levêque, Marc Pareti, Sylvain Decure, Cyrille Musy, Olivier Teneur
Construction de la structure : Collectif AOC et Olivier Durand
Intervenants de technique de cirque : Jambenoix Mollet et Gérard Fasoli
Musique : Olivier Teneur et Bertrand Landhauser
Régie plateau : Chloé Duvauchel et Thierry Suty Régie
Lumière : Pierre Staigre et Goulven Dupeyrat
Chargée de production/diffusion : Peggy Donck
COPRODUCTION : Collectif AOC, Furies-Festival de cirque et de théâtre de rue de Châlons-en-Champagne,Circuits - Scène conventionnée d'Auch, Equinoxe - Scène nationale de Chateauroux, Parc de la Villette, Les arts à la rencontre du cirque - ville de Nexon, 1x2x3 ASBL Bruxelles
Subventionné par le Ministère de la Culture - DMDTS, la Ville de Reims, le Conseil régional de Champagne-Ardenne et la DRAC Champagne-Ardenne, le Collectif AOC (issu des dixième et onzième promotions du CNAC) est en résidence au Manège de Reims - scène nationale et accompagné par Furies, festival de cirque et de théâtre de rue de Châlons-en-Champagne

Photos et extraits vidéos sur le site du CNAC

vendredi 21 février 2003

Chorégraphie palestinienne

Intervention divine d’Elia Suleiman 

Intervention divine, le film d’Elia Suleiman, se regarde comme une chorégraphie de danse contemporaine. En effet, le réalisateur palestinien ne se soucie pas de raconter une histoire "cohérente", mais compose une série de tableaux poétiques, burlesques et fantastiques, sans lien apparent les uns aux autres, si ce n’est le thème qui les unit, à savoir : l’accablement palestinien face à l’occupation israélienne en Cisjordanie. Plutôt qu’une intrigue ficelée, avec un début, de l’action, du suspense et une fin, Elia Suleiman préfère un collage de saynètes et une mise en espace des corps à travers le cadre de sa caméra. Intervention divine s’attache ainsi à peindre une atmosphère, et plus particulièrement un état de corps. L’impasse politique de la Palestine engendre un état de malaise, de passivité et d'aberration. Au-delà du constat désabusé du réalisateur, le film exerce une dénonciation. Dénonciation de l’absurde par des séquences surréalistes. Dénonciation de la passivité par la répétition. Dénonciation de la violence par l’invraisemblance des combats.

 

Aux discours, Elia Suleiman préfère les séquences visuelles. Plutôt que de filmer le conflit israélo-arabe, le réalisateur choisit le quotidien des civils palestiniens en Cisjordanie, où se lit autant de non-sens, de violence et de douleur que sur le terrain de la guerre. Les contacts entre voisins s’établissent sous des rapports haineux, à l’image du sentiment de méfiance continuelle entre les deux pays frontaliers. Un homme dans son auto insulte les passants qu’il croise, un autre détruit systématiquement toute construction routière devant chez lui, un autre déverse ses poubelles chez son voisin, un autre jette régulièrement une grenade dans un jardin. Le combat territorial s’exerce partout. "Because you're mine" comme le chante Natacha Atlas dans la version raï de I Put A Spell on you, un des titres de la bande sonore du film. Ces querelles de voisinage présentent une métaphore, mais trahissent également un état de tension latent. Derrière le non-sens de ces scènes quotidiennes anodines, se dresse en filigrane l’enlisement du conflit israélo-palestinien. La brutalité et la douleur s'implantent dans la banalité.

Un barrage israélien sert de décor à l’idylle d’un couple palestinien : l’homme vit à Jérusalem, la femme à Ramallah. Les deux amants se retrouvent dans une auto, sur le parking du check point israélien situé à la frontière des deux villes. Attirés l’un vers l’autre, ils aspirent à se rejoindre. Ainsi, leurs mouvements s’effectuent de manière symétrique et leurs trajectoires respectives (déplacements, gestes, regards) se combinent. Un plan large filme leur regard : ils se tournent l’un vers l’autre au même moment, en harmonie, comme pour une danse à deux minimale, et se serrent amoureusement les mains. Dans une chorégraphie tactile et sensuelle qui se répète à chaque rendez-vous, les mains s’effleurent, se caressent voluptueusement, les doigts s’entrelacent puis s’empoignent avec fougue. De leur voiture, les deux amants assistent silencieux au spectacle des douaniers israéliens, rêvant de traverser ensemble la frontière. 

Le passage de la frontière s’effectue à travers des séquences oniriques où la mise en scène de l’espace aspire à un vent de liberté. Ainsi cette longue scène symbolique où la caméra suit le déplacement de la femme qui descend de sa voiture et traverse à pied le check point sous la mire des fusils israéliens. Elle porte une robe courte, de couleur rose, des talons hauts, des lunettes noires et les cheveux lâchés. Les armes s’abaissent sur son passage, les soldats semblent médusés et le check point s’écroule. Ou encore cette scène utopique d’un ballon, rose lui aussi, à l’effigie de Yasser Arafat qui franchit le poste transfrontalier par voie aérienne. Poussé par le vent, le ballon affiche le sourire du porte-parole palestinien sous les yeux ahuris des militaires en joue. La femme, comme le ballon de baudruche, incarnent dans ces séquences un symbole de liberté. 

"- Un ballon essaye de passer! On peut le descendre ? 
- Attendez les ordres!" 

Le film transcrit ainsi une perte de repères générale : les malades fument dans les hôpitaux et un policier sort un prisonnier de son fourgon afin d’indiquer le chemin à une touriste égarée. Dans cet univers chaotique, l’inoffensif devient assassin : les enfants assassinent un père Noël et un noyau d’abricot déclenche l’explosion d’un tank israélien.

Les mouvements des soldats israéliens suivent quant à eux la mécanique d’un ballet : comme en témoigne cette scène muette où des militaires sortent de leur auto, se dirigent en chœur vers le bord de la route et s’essuient les bottes en rythme. Cette synchronie parfaite se retrouve lorsqu’ils s’entraînent et tirent sur des cibles illustrées d'islamistes voilées : marches militaires, courses, acrobaties, roues, pompes, chutes. Elia Suleiman imagine alors une riposte palestinienne fantasmagorique à travers une séquence où une des cibles prend vie et livre un combat héroïque. Telle Superwoman, une Super-Palestinienne entame la bataille en tournant sur elle-même à une rapidité prodigieuse, bravant ainsi à la fois vitesse et virtuosité du mouvement. Masquée d'un keffieh et protégée d'un bouclier en forme de carte de la Palestine, la jeune femme triomphe seule des soldats israéliens. Dans cette chorégraphie de haute voltige digne des combats de Ninjas, le personnage palestinien s’élève dans les airs, affranchi des lois de la gravité tel un être surnaturel, et s’immobilise dans les cieux comme le héros de Matrix, les bras en croix tel un Christ, les balles de ses ennemis se figeant autour de sa tête comme une couronne d’épines, pour enfin lancer des fléchettes ornées d’un croissant et d’une lune, symboles de l’Islam.

Le film se clôt sur une séquence muette : une attente impassible devant une cocotte-minute. Emblématique de l’état de la Cisjordanie, elle bout et personne n’éteint le feu. Un état de tension latent, sous pression et toujours prêt à exploser.

Intervention divine (Yadon ilaheyya)
Prix du jury du Festival de Cannes 2002

Production: Ognon Pictures, Arte Cinema
Réalisation: Elia Suleiman
Scénario: Elia Suleiman
Montage: Véronique Lange
Photo: Marc-André Batigne
Musique: Mirwais, Natasha Atlas, Marc Collin...
Durée: 92 mn
Avec Elia Suleiman, Manal Khader, Nayef Fahoum Daher


Articles :
"La ville est tranquille", Vincy, Ecran noir : http://www.cannes-fest.com/2002/f_divine.htm
"Intervention divine en territoire conquis", Alice Beaumont, Libération, 4 novembre 2002.
"Intervention divine : la déclaration de guerred'Elia Suleiman", Jacques Mandelbaum, Le Monde
, 21 mai 2002.

vendredi 23 août 2002

Le troisième amour de Joséphine Baker


E
n juin 1940, alors qu’elle fuyait Paris en direction du sud ouest, Joséphine Baker tomba sous le charme du Périgord et s’éprit d’un splendide château, désormais connu dans le monde entier pour avoir été l’une des demeures de la grande star du music-hall. D’après les plaquettes touristiques du coin, « le Château des Mirandes [définitivement rebaptisé ‘‘Milandes’’ par l’accent américain de la star], entrepris en 1489 par François de Caumont et terminé au XIXe siècle, est considéré aujourd'hui comme une merveille d'architecture néo-gothique : somptueux vitraux, cheminées monumentales, meubles d'époque, armoiries, marqueteries et parquets magnifiques ».

Joséphine Baker échafauda toutes sortes de travaux afin de rénover ce château médiéval à l’ancienne tout en y ajoutant les commodités du XXe siècle : salle de bain, électricité, cuisines, piscine (en forme de « J » …), tennis, terrains de volley...

La chanteuse souhaitait ainsi bâtir une ferme moderne. Attendrie par les animaux, elle vivait entourée d’une impressionnante ménagerie : poissons, souris, singes, chiens et chats, oiseaux, cochons et autres volailles. Aux Milandes, ils circulent en toute liberté. D’ailleurs, dans l’étable chaque vache a son nom inscrit au néon bleu au-dessus de sa stalle.


P
our financer cette entreprise colossale, Joséphine bâtit un véritable parc de loisir autour de sa propriété avec hôtels 4 étoiles, huttes africaines, bars, restaurant, guinguette, cabaret, boîtes de nuit et attractions diverses. Détail pittoresque : les jardiniers portaient l’uniforme des marines américains. Perfectionniste, elle ouvrit également une boulangerie exotique, une station essence et un héliport. En outre, elle rêvait d’un casino, mais n’obtint jamais les autorisations nécessaires, la région craignant pour sa jeunesse. En attendant, elle désirait commander des canons à neige pour l’hiver


E
nfin, elle s’offrit un petit musée Grévin : le « Jorama ». Des statues de cire grandeur nature à son effigie retracent ses débuts, depuis son enfance à Saint-Louis jusqu’à sa bénédiction pontificale par sa Sainteté Pie XII, le tout en quatorze saynètes tel un chemin de croix. En dehors d’une mégalomanie exacerbée, cette exposition permet de découvrir certains épisodes méconnus qui marquèrent la vie palpitante de l’artiste. En effet, Miss Baker ne fut pas simplement une illustre ceinture de bananes dansant un charleston endiablé, mais également une héroïne de la Seconde Guerre Mondiale. Le château des Milandes devint à ce titre un témoin privilégié de la Résistance française. En plus d’abriter des soldats et émetteurs alliés, la châtelaine a traversé plusieurs fois l’Espagne le corsage gonflé de documents ultra secrets et risqué sa vie avec les plans allemands épinglés sous ses jupons. Nommée Sous-lieutenant dans les Forces aériennes françaises, elle fit honneur à son tube internationalement fredonné depuis : « J’ai deux amours… », et servit la France en chantant sur le front pour soutenir les soldats. Participant activement à la Résistance, elle accompagna les troupes basées en Afrique du Nord. La lettre du Général de Gaulle la remerciant demeure célèbre.



D
origine américaine, Joséphine Baker née MacDonald, adopta la France. Bien qu’adulée dans le monde entier, bien que décorée de la Légion d’Honneur, de la Croix de Guerre, des médailles de la Résistance et de la France Libre, certains hôtels américains la refusèrent pourtant parce qu’elle était noire. Dans sa lutte pour l’égalité des droits, l’univers des Milandes fut baptisé le « Village du monde ». D’une part, il accueillait des touristes, personnalités et hommes politiques de tout pays, d’autre part, sa propriétaire se proclama « maman universelle » en adoptant, au détour de ses multiples voyages, douze enfants de nationalités diverses. Sa famille « arc-en-ciel » devint alors la principale attraction du château avec, entre autre, Akio le Japonais, Koffi le Sénégalais - actuellement restaurateur dans un grand restaurant à Buenos Aires -, Moïse l’Israélien, Mara l’indien du Pérou, Brahim le musulman, Marianne la catholique, Jarry le Scandinave.



Joséphine publia elle-même un conte intitulé La Tribu arc-en-ciel. Sur la couverture, une poule noire et borgne regarde huit enfants perchés sur un arbre. C’est l’histoire de Kott-Kott la poule qui a perdu son œil et qui parcourt le monde pour le retrouver. Son périple s’achève quand elle découvre un havre de paix où plus personne ne se moque d’elle. Sur la page de garde, on peut lire : « ouvrage rédigé aux Milandes où Kott-Kott a trouvé le bonheur ».


C
ependant, la gestion de la maisonnée conduisit inévitablement Mlle Joséphine Baker, malgré son grand cœur, sa renommée et ses galons, à la faillite… Au coût des festivités du château s’ajoutaient le rythme de vie fastueux de la vedette (voyages, hôtels, toilettes, costumes, cadeaux…) et les salaires des domestiques et des douze précepteurs (chaque enfant recevant l’éducation de son pays d’origine !). Malgré ses idéaux, les Milandes n’étaient pas un paradis fiscal…



L
e château fut d’ailleurs la scène d’un vaudeville quasiment incessant : les domestiques défilaient à une vitesse phénoménale, les frasques du frère de Joséphine firent la une des gazettes locales et les esclandres conjugaux du couple « Jo » Baker-Jo Bouillon, se traitant de pédérastes sur la place du marché, animèrent les conversations de cafés. Sans parler des poursuites au revolver d’épouses jalouses, des évasions d’animaux enragés et des lubies de la danseuse qui offrit à la Chapelle de sa commune une statue de la Vierge Marie à son image


L

es Milandes furent saisis par ses créanciers et mis aux enchères malgré ses multiples tentatives de sauvetage : les conseils d’une chaîne hôtelière danoise, l’appel télévisé de Brigitte Bardot en 1963, l’intervention du Roi Hassan II, les propositions du Club Méditerranée et d’Europe 1, le disque SOS Les Milandes produit par Bruno Coquatrix. Rien n’y fit. Et la photo de Joséphine Baker mise à la porte des Milandes en robe de chambre et bonnet de nuit, assise, dehors et sous la pluie, sur les marches du palier, un petit chat sur ses genoux, est aussi célèbre que sa ceinture de bananes. Joséphine Baker quitta son château en 1969. Ruinée, elle fut aidée par ses amis et remonta régulièrement sur les planches. Grace Kelly l’hébergea à Monaco où elle fut inhumée en 1975.



Néanmoins, les touristes affluent des quatre coins de la planète pour s’aventurer dans la jungle des chemins de traverse périgourdins et visiter le mythique château des Milandes. Durant les plus belles années de succès de la chanteuse, il y vint d’ailleurs plus de monde qu’aux grottes de Lascaux ! Le château possède désormais un site internet : www.milandes.com.

La bibliographie concernant Joséphine Baker est dense. Les biographies à son sujet sont aussi diverses que variées, notamment les cinq autobiographies rédigées au cours de sa vie tumultueuse :
Les mémoires de Joséphine Baker
, Marcel SAUVAGE, Paris : Editions KRA, 1927.
Voyages et aventures de Joséphine Baker
, Marcel SAUVAGE, Paris : Sheur, 1931.
Joséphine Baker vue par la presse française
, Pépito ABATINO, Paris : Les Editions Isis, 1931.
Une vie de toutes les couleurs
, André RIVOLLET, Grenoble : B. Arthaud Editeur, 1935.
La Guerre secrète de Joséphine Baker
, Jacques ABTEY, Paris : Editions Siboney, 1948.
Les mémoires de Joséphine Baker
, recueillis et adaptés par Marcel SAUVAGE, Paris : Correa, 1949.
Joséphine
, Joséphine BAKER et Jo BOUILLON, Paris : Laffont, 1976.

Josephine Baker, Leo GUILD, Los Angeles : Holloway House, 1976.Remembering Josephine : A Biography of Josephine Baker, Stephen PAPICH, New York : Bobbs-Merrill, 1976.
Joséphine
, Dieter KUHN, Francfort : Suhrkamp Verlag, 1976.
Naked at the Feast : A Biography of Josephine Baker, Lynn HANEY, New York : Dodd Mead, 1981.
Josephine Baker
, Bryan HAMMOND, Londres : Jonathan Cape, 1988.
Jazz Cleopatra : Josephine Baker in Her Times
, Rose PHYLLIS, New York : Doubleday, 1989.
Jazzens Tegn
, Randi HULTIN, Oslo : H. Aschehoug & Co, 1991.
Joséphine Baker et le village des enfants du monde en Périgord
, Jean-Claude BONNAL, Le Bugue : PL Editeur, 1992.
Joséphine. Une vie mise à nu
, Jean-Claude BAKER & Chris CHASE, Paris : A Contrario, 1995.

Et aussi deux fictions :

Mon sang dans tes veines : roman d’après une idée de Joséphine Baker
, Pépito ABATINO et La Camara, Paris : Les Editions Isis, 1931.
La tribu arc-en-ciel, Piet WORM, texte de Joséphine Baker avec la collaboration de Jo Bouillon, Amsterdam : Editions Mulder & Zoon, 1957.