vendredi 8 avril 2005

Espaces intimes

Perceptions intimes : l’Appartement témoin de Danse-Cité

Au sein de l’association Projet in situ, le chorégraphe Martin Chaput et l’anthropologue Martial Chazallon collaborent pour mener une recherche artistique autour de la perception urbaine et produire des œuvres chorégraphiques en lien direct avec la ville. Cette expérience, répétée dans quatre grandes métropoles (Mexico, Montréal, Maputo et Marseille), se réalise à chaque fois avec des artistes locaux. Dans Appartement témoin conçu à Montréal, chaque interprète a participé au processus de création à travers un questionnaire sur sa propre perception de la ville.

Cette recherche à la fois chorégraphique, anthropologique et plastique propose « un va-et-vient entre le dévoilement de quatre intimités et nos perceptions de l’imaginaire de cette ville à la recherche des traces de la mémoire et des formes de l’oubli. Une mémoire sensorielle, urbaine, intime et collective qui imprègne les corps » (notes de programme).

Parallèlement à des jeux d’habillage et de déshabillage, les interprètes racontent des anecdotes liées aux tenues qu’ils enfilent. Chaque vêtement a son histoire : à partir des propriétaires d’origine ainsi évoqués, les danseurs incarnent une multitude d’identités. Des photos projetées sur le mur en fond de scène représentent elles aussi des témoignages, tout comme les piles de romans qui agrémentent la scénographie. Au niveau de la bande sonore, des fragments de conversations et de messages téléphoniques fusent. Le spectacle présente à ce titre un document ethnographique : une carte postale de Montréal
Crédit Photo : Nicolas Ruel

Chaque objet, chaque voix est marqué par une identité : ils introduisent sur scène des bribes de vie, des traces. La figure du danseur s’efface sous la « personnalité » du vêtement et son corps devient un accessoire au service du costume. Les habits prennent littéralement vie sous l’action des danseurs pour devenir à leur tour des sujets dansants qui remuent, vibrent et même dansent.

Les vêtements sont également utilisés pour déformer le corps des interprètes et le tapis de scène. D’une part, le corps grossit et s’arrondit sous les épaisseurs de tissu, prêt à étouffer sous l’accumulation, ou incarne des créatures sans tête qui dansent enveloppées dans un manteau trop grand avec un cintre en guise de visage. D’autre part, des masses de vêtements glissés sous le tapis de scène créent des protubérances qui troublent l’horizontalité du sol.

Les interprètes circulent entre les bosses et les brèches. Ces incisions dans le tapis opèrent une trouée dans laquelle les danseurs peuvent se réfugier ou se dissimuler, tels des marginaux disséminés dans la cité qui tentent d’emprunter des voies différentes. La ville n’implique pas seulement un moyen de s’insérer dans la communauté : elle génère également l’isolement.
Appartement témoin (2005) 
Chorégraphie et mise en espace : Martin Chaput et Martial Chazallon ;
scénographie : Maciej Fisner ; composition musicale : Laurent Maslé ; lumières : Lucie Bazzo.
Interprètes : Nicolas Filion, Philippe Lonergan, Mathilde Monnard, Maya Ostrofsky.
Une coproduction de Danse-Cité et Projet in situ (Paris), présentée au MAI du 6 au 16 avril 2005.
Extrait vidéo en ligne sur http://www.projet-insitu.com in "créations"

vendredi 1 avril 2005

Rituel orgiaque

Marie Chouinard : Les 24 Préludes et Chorale 

Les 24 Préludes de Chopin (1999)
Les 24 Préludes de Chopin s’orchestrent à travers de courts tableaux qui mettent en scène des soli, des duos, des trios et des séquences de groupe. En étroite relation avec la partition musicale, les mouvements collectifs se désolidarisent puis se retrouvent subitement à l’unisson, tout comme les doigts du pianiste Jean-François Latour sur son clavier. De la mélancolie à la frénésie, les tableaux oscillent entre le burlesque et l’émotion. Coiffés d’une crête sur la tête et déambulant d’une démarche insolite, les danseurs incarnent des créatures mi-humaines et mi-animales, dont les mouvements secs et nerveux ou répétitifs et circulaires rappellent tantôt ceux d’une basse-cour, tantôt ceux d’un rituel. Et lorsqu’un élément se démarque, le groupe, telle une marée, le récupère aussitôt pour l’absorber dans sa masse.
 
Dans Chorale, la partition musicale s’organise autour du souffle des danseurs. Une gamme chromatique propre à la respiration conjugue inspirations, expirations, spasmes et contractions, en solo, en duo et en groupe. La troupe trépigne en chœur ou dans une cacophonie vocale assourdissante. Quand le son est étouffé par une main, les vibrations se perpétuent dans le corps tel un battement cardiaque. Le mouvement s’inscrit sur le rythme de la respiration et prolonge le son comme un écho dans l’espace. Les corps soupirent, vibrent et vrombissent. De la terreur à l’extase, la palette des émotions est vaste : telles des incantations collectives, les cris, les onomatopées, les ululements et les rires confèrent à la pièce un caractère jubilatoire.

Chorale (2003)

Dans un halètement progressif, de bruyants baisers se multiplient, de plus en plus affamés. Frénétique et sauvage, la figure de l’embrassade conduit à l’étouffement. Plus tard, les interprètes se détachent en ombres chinoises, offrant au public la vision fantasmagorique d’un déchaînement orgiaque à base d’ondulations lascives et de convulsions orgasmiques : « Des êtres se rencontrent, du côté de l’informe ou du difforme, de l’étrange ou de l’inquiétant, de la grâce ou du dépouillement, du primitif ou de l’urbain »[1]. En couplant Les 24 Préludes de Chopin avec Chorale, Marie Chouinard propose un programme « doublement jouissif »[2] dans lequel la danse fait littéralement corps avec la musique pour une cérémonie tellurique et débridée où l’individu se fond dans le collectif.





Les 24 Préludes de Chopin (1999) et Chorale (2003)
Chorégraphies : Marie Chouinard ; musiques : Frédéric Chopin, Louis Dufort ; lumières : Axel Morgenthaler ; costumes : Vandal ; maquillages : Jacques-Lee Pelletier. Interprètes : Kirsten Andersen, Mark Eden-Towle, Julio Cesar Hong, Andrea Keevil, Chi Long, Carla Maruca, Lucie Mongrain, David Rancourt, Isabelle Poirier, Carol Prieur, James Viveiros. Programme présenté par Danse Danse au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts du 31 mars au 2 avril 2005.

[1] Dossier de presse, compagnie Marie Chouinard, à propos de Chorale, mars 2005.
[2] Communiqué de presse, Danse Danse, Montréal, 25 février 2005.