jeudi 26 février 2004

Les calligraphies humaines de Käfig

Le travail de la compagnie Käfig dirigée par Mourad Merzouki décloisonne le genre hip hop en le confrontant à d’autres techniques de danse, explorant sa pratique bien au-delà des clichés politiques et sociaux qui enferment souvent la culture hip hop. Le nom de la compagnie signifie "cage" et provient de sa première chorégraphie créée en 1996 : cette pièce représentait "l’expression de la liberté et de l’énergie du hip hop face à la cage de la vie quotidienne. Par la danse, chacun va apprendre à connaître l’autre et s’enrichir culturellement sans renoncer à ses racines. (…) L’énergie du hip-hop sera le dialogue qui permettra l’ouverture vers d’autres horizons" (1).

Au-delà du hip hop

Depuis, le chorégraphe ne cesse de considérer la technique hip hop comme un dialogue avec d’autres univers artistiques. Ainsi, Récital proposait en 1998 une étonnante chorégraphie hip hop sur concerto à cordes : le musicien Franck II Louise scratchait en direct sur une partition de violons tandis que les pas de break dance flirtaient allégrement avec le ballet classique. En 2000, à travers 10 Versions, le chorégraphe explorait davantage la notion de différence: "Différences musicales, de mouvements, de corps, de couleurs, pour que des univers se créent et se confrontent. Ce spectacle est un espace d’expression libre, de croisement de genres, dans lequel une multitude d’environnements se créent sans limites" (2).

Dans sa dernière pièce intitulée Corps est graphique, le thème du carcan hante toujours l’univers poétique du chorégraphe : les interprètes ont le visage recouvert par un cube et réalisent des mouvements rectilignes et angulaires qui évoquent la mécanique du robot ou le rituel quotidien du travailleur. D’ailleurs, sur quatre écrans de formes et de tailles différentes sont projetées des images d’engrenages, de rouages, de mécanismes. Les corps des danseurs s’imbriquent ainsi les uns les autres comme les éléments d’une imposante machine. Leurs mouvements organisent la structure d’un système : les lettres d’un alphabet ou les rouages du spectacle. Une chorégraphie réglée et millimétrée à la seconde près, au geste près, dans le temps et dans l’espace, parfaitement synchronisée avec la bande sonore et les projections vidéo. 

Dialogues poétiques

La chorégraphie de Mourad Merzouki propose un dialogue poétique tant au niveau des formes, qu’au niveau du rythme. La figure géométrique du cube remplaçant les têtes donne aux silhouettes une dimension surréaliste, rappelant l’esthétique d’Alwin Nikolais. D’un côté, le corps humain semble prisonnier de la technologie, la tête étouffée par un téléviseur ou l’ordinateur. D’un autre côté, cette silhouette incongrue à tête carrée incarne le mariage de l’organique avec le multimédia : un des enjeux de cette chorégraphie. La musique du spectacle est elle-même composée d’un savoureux mixage de rythmes hip hop, orientaux et électroniques (techno, disco, contemporain).

Sur les écrans vidéo, des structures géométriques et des corps tracés à la main se mêlent aux contours numériques de formes complexes, tandis que des images digitales en noir et blanc se superposent aux images en couleur des danseurs filmés en direct. L’univers technologique se fond ainsi dans le monde organique et la vidéo embrasse la danse. Un dialogue musical et visuel s’initie alors entre les danseurs et l’image numérique: les percussions de leurs mouvements semblent générer des formes géométriques. La musique électronique s’associe aux onctuosités intemporelles de la musique arabe. Les gestes mécaniques s’entrecoupent de mouvements fluides et arrondis. Les déplacements rectilignes s’opposent aux ondulations suaves. Les phrases chorégraphiques aux rythmes les plus effrénés s’interrompent dans de troublants ralentis.

Sur les écrans, l’image d’une roue. Comme un boulon qui s’échappe de la machine, les pièces qui se détachent et la structure qui dégringole. À la fois mouvement circulaire enivrant et mouvement dans le temps. Les mouvements angulaires des corps des danseurs évoquent les dessins égyptiens. Les corps s’extirpent des cubes. Les danseurs s’affranchissent du cadre qui les oppresse et dévoilent leurs visages, les cheveux lâchés en signe de liberté. Le premier danseur à sortir du carcan, Joseph N’Guessan, s’élance dans un magnifique solo où la danse hip hop épouse les accents de la danse traditionnelle africaine, où les blocages du corps s’allient avec des mouvements sinueux. Les pratiques contemporaines de la danse puisent dans leur héritage. 

Calligraphie humaine

Les visages masqués des danseurs focalisent l’attention du spectateur sur le mouvement et le corps des danseurs. Les projections diffusées sur les divers écrans mis en scène démultiplient de façon kaléidoscopique cette image du corps en mouvement. Les corps inscrivent des formes dans l’espace. La multiplication de la figure crée un code. La répétition d’une forme crée un vocabulaire. Ces mêmes mouvements et figures reproduits en plusieurs exemplaires sur l’écran se succèdent et s’alignent telle une calligraphie étrange et sinueuse.


Les images projetées et les marches au ralenti rappellent les décompositions du mouvement des photographies de Muybridge. Une impressionnante séquence vidéo-chorégraphique simule d’ailleurs un écran radiographique en diffusant sous la forme d’un squelette en mouvement la partie des corps à demi dissimulés derrière les écrans. Les plans s’inversent : vertical et horizontal, frontal et latéral, au sol et debout, sur la tête ou sur les pieds. Les figures se renversent pour former un alphabet organique. La reproduction et le défilement d’une position verticale inversée forment une phrase à fois gestuelle et calligraphique. Les jeux de mains et ondulations des bras des danseuses suggèrent une langue des signes. Inspirée par le calligraphe algérien Hachmi Mokrane, la chorégraphie de Mourad Merzouki s’apparente à une calligraphie humaine : "il parlait de sa calligraphie comme je parle de la danse, c’est-à-dire qu’on a pas besoin de comprendre ce qui est dit pour y trouver de la beauté" (3).

La machine de la séduction et ses rouages

À travers ces dialogues poétiques entre les formes et les rythmes, ainsi que cette exploration du "langage" corporel et de "l’écriture" chorégraphique, Mourad Merzouki analyse la communication entre les êtres. À ce titre, le chorégraphe s’attache notamment à l’apanage du vocabulaire gestuel : à savoir l’expression de la séduction. L’homme et la femme s’échangent des signes à partir d’un code gestuel et social. Cette figure du duo est démultipliée et mise en abîme par l’utilisation de marionnettes directement cousues sur des combinaisons noires, comme la prothèse d’un corps en façade. Les marionnettes sont ainsi portées sur le ventre et solidaires des corps qui les animent. Entre extra-terrestres et squelettes, les corps des marionnettes rappellent les étranges créatures à tête de cube et la séquence radiographique. Avec humour, ils singent les comportements et postures propres à la séduction et à sa fabuleuse parade nuptiale : ralentis, déhanchés et épaulés des filles, accélérations, tensions et excitations des garçons. Toutes les mimiques sont étudiées avec distance et ironie comme une savoureuse analyse des mouvements et comportements humains, notamment à travers leurs relations de pouvoirs.

Lors des pas de break dance, les danseurs réalisent des passes et coupoles au sol avec leur marionnette greffée sur le costume, créant un effet de duo inédit. Enfin, quand les couples se forment, les marionnettes dansent ensemble. Les corps s’emboîtent alors comme des structures géométriques pour des pas de deux humoristiques, rappelant successivement le ballet, le rock and roll et la salsa, en passant par la pantomime de l’amour courtois. Ces duos s’avèrent de véritables quatuors si l’on compte les corps des marionnettistes. De plus, le corps des interprètes grossis par la marionnette crée des silhouettes dodues qui rompent avec la tradition classique du pas de deux. Cocasse, cette séquence déjoue le grotesque des mises en scène conventionnelles de la rencontre amoureuse grâce à l’astucieuse distance que permet l’utilisation des marionnettes.

Autre extrait (autour des pas de deux) sur : http://www.numeridanse.tv/fr/catalog?mediaRef=MEDIA090317163449837

Le mystère de la danse

Le spectacle s’achève sur la projection de l’univers étoilé, qui renvoie à la géométrie dans l’espace – code conçu afin de "comprendre" l’univers –, mais aussi à la notion d’infini. Le cube central prend alors l’allure d’un gigantesque coffre au trésor et les danseurs tournent autour à travers un rituel. Une lumière divine émane de l’intérieur de cette boîte de Pandore qui semble enfermer un contenu secret. Les écritures projetées sur les parois évoquent des signes mystérieux, une formule magique à décrypter, un sens caché, une énigme. Tous montent alors sur la boîte pour une transe collective désordonnée où les corps ondulent et s’embrouillent. Enfin, tous s’immobilisent dans un tableau, comme une statue érigée, pétrifiée dans le temps. On a beau inventer des langages afin de fixer l’impalpable, des codes pour communiquer et comprendre les mystères insondables, la danse demeure l’art de l’éphémère. Indomptable, elle se réinvente perpétuellement et ne cesse de bousculer ses codes.

Lire les réactions de 3 spectateurs après le spectacle.

(1) et (2) : citations tirées des documents de la compagnie Käfig
(3) : Mourad Merzouki à propos du calligraphe Hachmi Mokrane, Frédérique Doyon, "L’écriture des corps", Le Devoir, 25 février 2004.
Photographies: © Patoche, Daniel Tivoli (spectacle Corps est graphique), Eadweard Muybridge (The Human Figure in Motion) et Mourad Merzouki (ci-dessous)

Site de la Compagnie Käfig : http://www.kafig.com/

En tournée au Canada :
Corps est graphique – Compagnie Käfig
Chorégraphie : Mourad MERZOUKIInterprètes : Kader BELMOKTAR, Yann ABIDI,
David IMBERT, Anna IVACHEFF, Sadia LBAZ,
Joseph N'GUESSAN, Ingrid PATRIS et Aminata SAUVENAY
Musique : AS'N - Costumes : Carima AMAROUCHE
Lumières : Yoann TIVOLI
Décors : Martin LECOMTE
Vidéo : Les Machineurs,
Emmanuel PAMPURI & Fred AUJAS

Du 25 au 28 février 2004 à 20h à l’Usine C
1345, avenue Lalonde (Montréal) – Métro: Beaudry
http://www.usine-c.com

mercredi 25 février 2004

Käfig vu par le public

Danse hip hop :
Corps est graphique de Käfig
Témoignages de spectateurs

En tournée à Montréal, le dernier spectacle de la compagnie Käfig mêle le multimédia aux cultures hip hop et orientale tant au niveau de la danse que de la musique. Réactions de trois spectateurs enchantés…

Spectateur #1 : Käfig ou l’art de la synthèse par la danse
 

Au moment de l’invitation, on m’a dit trois mots pour résumer ce que faisait la compagnie Käfig : hip hop, culture arabe, danse contemporaine. Si j’aime la danse comme forme d’expression artistique, je dois avouer que je ne suis pas un érudit de ce noble art. Je ne suis pas non plus un amateur de hip hop et je n’aime guère, au resto, la musique arabe qui monopolise mon ouïe lorsque que je déguste un succulent shish taouk. C’est donc dire que c’est avec une certaine appréhension que je me suis rendu à l’Usine C pour voir Corps est graphique, la dernière création de Mourad Merzouki.

Vers 22 heures, après le spectacle, me présentant au petit bar de l’Usine C, j’étais aussi heureux qu’ébahi, encore sous le choc d’avoir assisté à quelque chose totalement hors de mes repères. Une seule certitude : la compagnie Käfig m’avait convié à une merveilleuse expérience de danse contemporaine et les mots « hip hop », « culture arabe » et « danse » ne suffisaient plus pour résumer ce que je venais de voir. Pour moi, Corps est graphique c’est :
  • Des mouvements précis, dynamiques, fluides toujours bien synchronisés et parfois exécutés avec un brio de gymnaste. Du bonbon pour les yeux.
  • Une inspiration de la rue mais une maturité certaine dans le style, une affirmation de danse contemporaine sans complexe.
  • Un espace visuel riche dans l’image et les costumes qui s’intègre parfaitement dans la chorégraphie.
  • Une poésie visuelle, le message d’une libération, d’un affranchissement des préjugés et fixations de la société.
  • Une incroyable générosité dans la performance des danseurs, heureux d’aller à l’extrême limite de leur capacité sous nos yeux.
Un seul petit bémol technique : la mise en scène a parfois souffert de l’espace plutôt en largeur de la salle. Certains enchaînements étant ratés pour les spectateurs sur les côtés, les danseurs étant incapables de camoufler leur présence en milieu de scène pour les regards plus en angle.
Enfin, chapeau à Mourad Merzouki et sa troupe, quel bonheur d’assister à un tel épanouissement de culture populaire.

Spectateur #2 : Un spectacle « Daftpunkien »
 

Pour moi, le hip hop, c’est l’image de gars et de filles des cités qui dansent sur une musique urbaine, sur du rap ou rythmes du genre. Tous les spectacles de hip hop que j’avais vus par le passé m’avaient bien plu, donc je ne risquais pas grand-chose à aller voir Käfig. J’étais certain de ne pas m’ennuyer.
J’ai été TRÈS AGRÉABLEMENT surpris. Un décor simple mais efficace. C’était vraiment impressionnant et surtout agréable à voir. Moi qui aime le clip de Daft Punk « Around the World », j’ai retrouvé certains passages. Sinon, j’ai aimé les musiques, les costumes du début et la chorégraphie, souvent très acrobatique.
Ce qui m’a marqué, c’est le casque qu’ont les danseurs sur la tête dans la première partie du spectacle. Pas facile de danser avec un cube enfoncé sur soi. Très « Daftpunkien ». Et aussi deux des gars qui dansaient en groovant leurs corps, en les démembrant, c’était assez hallucinant !
Cependant, j’ai trouvé l’ensemble un peu macho. C’est peut-être voulu, mais c’était parfois trop caricatural : le gars danse, est super impressionnant (au sol, sur la tête, etc.) et pendant ce temps-là, la fille le regarde, fait « ouais ! » de la tête, est super impressionnée. Après, elle lui répond parfois, mais ça m’a toujours semblé moins impressionnant, moins percutant que lui. Ma scène préférée fut celle où un des gars tourne sur sa tête. C’est commun à plein de spectacles de hip hop, mais ça me fait toujours le même effet.
Enfin, je me souviens qu’en face de moi, il y avait un couple. Ils ont tous les deux adoré, ils faisaient des « waouh ! » d’admiration, applaudissaient, en redemandaient. Le truc hallucinant, c’est qu’ils avaient chacun environ 65 ans ! C’est la première fois que je vois des vieux triper sur une danse de « jeunes » ! C’était génial ! Je retournerai sans problème voir Käfig !

Spectateur #3 : « Spinner » sur la tête
 

À part quelques vidéos à la télé et la petite bande devant le métro Mont-Royal, je ne connais pas grand chose au hip hop. En fait, je ne sais pas faire la différence entre le Hip hop et le Rap (de ma jeunesse).
J’ai aimé la synthèse de plusieurs courants de danse, le dynamisme et l’humour : il y a longtemps que je n’avais pas souri pendant un spectacle de danse. Les interprètes étaient tous souriants et attachants. Je retiens particulièrement la séquence des marionnettes (ma scène préférée) et les acrobaties des danseurs. La scénographie est intéressante mais l’éclairage aurait pu être grandement amélioré, notamment pour le tableau des marionnettes. Un éclairage plus noir aurait permis de mieux voir que les marionnettes.
Plusieurs mouvements m’ont marquée. Entre autres, le danseur qui traverse toute la scène sur les mains et celui qui « spinnait » sur la tête très longtemps m’ont bien fait sourire. Ouf ! Je me suis dit que je devrais aller au Cirque du Soleil puisque les acrobaties m’impressionnent autant !
Une scène m’a marquée : celle des projections sur les panneaux. J’avais du mal à comprendre comment ils arrivaient à produire cet effet. Quelle synchro incroyable ! Les projections vidéos étaient bien mais sur les côtés, on voyait souvent les danseurs lorsqu’ils se cachaient derrière le cube.
Quant à la musique, je l’avais encore dans la tête le lendemain matin. J’ai bien aimé, ça m’a redonné envie de sortir danser jusqu’aux petites heures du matin.

lundi 6 octobre 2003

Cinq regards, cinq témoignages


La danse vue de l’intérieur par cinq enfants



Dans sa pièce intitulée Cinq voix, cinq visages, Jane Mappin met en scène cinq danseuses accompagnées de cinq fillettes âgées de sept ans (Ophélie Dubois, Clémentine Labrecque, Antonia Mappin-Kasirer, Guilia Pool et Béatrice Merrigan-Thompson). L’idée de ce spectacle provient du lien maternel qui unit une mère à sa fille. La chorégraphie cristallise cette troublante relation à travers une projection vidéo et la mémoire de cinq danseuses qui interprètent chacune un solo nourri de leurs propres souvenirs d’enfance (Irène Galesso, Sophie Janssens, Mathilde Monnard, Jane Mappin et Chanti Wadge). La présence des enfants sur scène permet d’établir une passerelle poétique avec le passé évoqué. Comment ces cinq jeunes interprètes perçoivent-elles les enjeux et thèmes de la pièce et comment se situent-elles vis-à-vis des danseuses adultes ? Outre leur spontanéité, quelle part de mémoire véhiculent-elles en tant qu’interprète ? Quelle lecture font-elles de l’œuvre à l’intérieur même du spectacle ?

Un jeu à l’intérieur du spectacle 

L’esthétique du spectacle est marquée par l’univers enfantin : marelle, comptine, jeux de mains, conte, balançoire, baignades et embrassades maternelles encadrent, colorent et ponctuent les cinq soli qui composent la chorégraphie. Deux chanteuses, Sandra Luciantonio et Claude-Marie Landré, apparaissent tour à tour sur scène, tantôt comme une présence protectrice et maternelle entonnant une berceuse, tantôt comme une castafiore hystérique rappelant le personnage maléfique, inquiétant et envoûtant d’une sorcière. Incarnant ainsi les deux facettes du personnage maternel (la figure de la douceur et celle de l’autorité), elles partagent à la fois l’univers ludique de l’enfance et l’atmosphère nostalgique qui émane des souvenirs racontés par les danseuses.
Giulia :
C’est comme si on faisait un jeu à l’intérieur du spectacle.
 

Mémoire et enfance 

Intégrant texte, chant et vidéo, la chorégraphie s’articule autour de la notion de mémoire. Des projections vidéographiques conçues par les cinéastes Bernadette Houde et Joel Taylor présentent des entrevues avec les interprètes qui livrent des confidences autobiographiques : « Quand j’avais sept ans… » Mathilde Monnard révèle ainsi l’origine de son prénom, en hommage à la célèbre chanson de Jacques Brel, Irène Galesso se remémore ses vacances familiales en Italie, les matchs de football et le châle de sa grand-mère, Sophie Janssens danse sur les lieux de son enfance, la Belgique flamande : « Je leur ai demandé qu’elles me parlent de leur vie. De cette façon, elles m’ont livré une petite partie d’elles-mêmes... C’est fascinant de voir comment les autres se dévoilent à nous à travers leurs petites histoires ou anecdotes » (1). Les frayeurs existentielles semblent alors prendre racine dans le regard inquiet d’un enfant face à l’éloignement de sa mère : peur des insectes, peur des monstres, des fantômes et des sorcières, peur de la perte, de l’inconnu, du vide, peur de l’avenir, peur de la mort. Le film présente également le témoignage espiègle des enfants, notamment à travers des scènes tirées de leur joyeuse complicité (2) : « J’étais intriguée par la dynamique entre ces cinq petites filles. C’était extraordinaire, cette micro-société » (3).Giulia : Quand je marche avec Béatrice en chantant, c’est comme si nous étions deux anges. 

À la fin de la pièce, les cinq enfants s’élancent dans les bras des adultes pour une série de portés enivrants. Véritable scène de liesse, ces retrouvailles symboliques avec l’entité maternelle donnent lieu à une effusion d’embrassades. Cependant, telles des apparitions oniriques, chaque danseuse adulte finit par s’effacer, une à une, pour laisser les cinq enfants seules sur scène, comme la trace évanescente de leur propre passé, sagement assises et contemplant l’avenir. 
Ophélie : Quand j’entre pendant le solo d’Irène, je m’imagine qu’elle est ma maman et qu’elle me raconte une histoire avec des gestes. Je ne comprends pas les gestes mais j’invente l’histoire. Aujourd’hui, j’ai pensé qu’elle parlait à des esprits. À chaque fois, je me raconte quelque chose de différent. À la fin, elle me prend dans ses bras pour aller en coulisses.

Elle est moi et je suis elle

Sur scène, chaque petite fille représente le pendant d’une danseuse adulte. À la fois souvenir et progéniture, reflet et projection, les jeunes danseuses semblent ainsi tantôt suivre les traces, tantôt guider les pas de leurs aînés. Elles reproduisent en effet les mêmes gestes. Liée l’une à l’autre par une force mystérieuse, on ne sait plus qui conduit, ni qui suit, ni même qui veille sur l’autre.

Guilia : C’est une fois, une petite fille qui joue toute seule dans son jardin. Elle a l’idée de trouver des bijoux ou un trésor caché. Son trou devient hyper grand. Puis elle voit un ver de terre et des fourmis. Je suis la petite fille. Chanti est comme un esprit ou un ange gardien. C’est comme si elle était dans un rêve et elle vient me parler. À la fin du spectacle, c’est comme si elle revenait dans moi. Quand on se donne la main, c’est comme si elle rentrait dans mon corps. Alors qu’au début, elle en sortait. C’est comme si elle était ma personnalité.

Antonia : Avec Sophie, elle est moi et moi, je suis elle. Je suis elle quand elle était petite. On fait les mêmes gestes de mains toutes les deux.

Béatrice : Quand je suis avec Irène dans le prologue du spectacle et que j’apprends une chanson, je m’imagine que je suis Italienne parce que la chanson est en italien. Quand je suis en solo, je me raconte que je suis sur un bateau, comme sur le film qui passe à l’écran derrière moi à ce moment-là. Et quand Clémentine parle dans le film, je deviens Clémentine.

Clémentine : Avec l’histoire du scorpion et du critique d’art, je pense à ma grand-mère qui monte des pièces de théâtre. Une fois, tout le monde avait aimé, mais la critique était super plate. Alors que tout le monde riait, eux critiquaient le décor : "Si j’étais un scorpion, j’excellerais à piquer les critiques d’art qui ne parlent que du récit et jamais du décor. (…) Son rôle est de piquer, de stimuler, de surprendre, mais surtout pas de comprendre ! Si j’étais un scorpion, j’épouserai un critique d’art pour l’initier au voyage secret des mondes sous-terrains" (texte de Serge Ouaknine). 

Métaphores 
Les textes de Serge Ouaknine s’ajoutent à la danse comme une surimpression. Récités par les enfants tel un exposé de sciences naturelles à double-tranchant et clamés par les danseuses adultes comme un discours engagé sur le statut de l’artiste dans notre société, ils surlignent la chorégraphie, lui apportent une autre dimension poétique ainsi qu’une portée théorique.


Ophélie : Il n’y a rien de drôle dans ce que je dis mais tout le monde rit : "Le criquet est capable, comme un artiste post-moderne de RE-CY-CLER sa mémoire afin de triompher des poisons qu’on lui donne en abondance pour le faire disparaître". Je ne m’attendais pas à ce que ça soit drôle !

À travers l’exercice de la métaphore, le monde des danseurs est transposé dans l’univers des insectes. Chaque interprète parle ainsi de la danse et de ses enjeux : « Si j’étais une scolopendre, je ne serais jamais chorégraphe. (…) Et pourtant quelle danse que ces pattes si magnifiquement synchronisées ! Le trouble qui nous vient d’un danseur survient dans l’accident fait à la symétrie ».

Clémentine : mon texte raconte l’histoire d’un scolopendre qui ne sait pas sur quelle patte retomber. Parce qu’il en a mille ! Il pourrait retomber sur une, sur deux, sur trois, sur mille… C’est infini ! Alors il ne sait pas : "C’est de n’avoir que deux pattes que le danseur doit trouver son génie. La scolopendre n’a que le talent de la répétition. Une jambe qui se sépare d’une jambe est un miracle poétique contre-nature !" J’aime le mouvement que je fais à la fin avec Irène quand je dis : "La tristesse du scolopendre tient à son incapacité d’inventer le tango".

Chanti Wadge danse telle une araignée tisse sa toile. Vêtue d’un chandail de laine, elle déambule sur ses appuis, à la fois féline et insecte. Ses gestes sont incisifs et rapides : à l’image de l’araignée, « ses pattes et ses mandibules ont la grâce des meurtriers ». Le montage vidéographique inclut à ce titre des séquences tirées du film de Léa Pool, Le Papillon bleu, captant les mouvements des insectes. Le corps du danseur semble alors réunir la grâce du criquet, la coordination parfaite du mille-pattes, la dextérité de l’araignée, la connaissance des mondes sous-terrains du scorpion et la passion dévorante de la menthe religieuse. Éphémère, l’image de l’insecte est confrontée à la figure de l’artiste : non seulement, les mouvements des insectes rappellent étrangement la gestuelle alambiquée et mystérieuse des danseurs, mais les facultés de survie des uns (adaptation climatique, résistance aux insecticides) renvoient également au combat quotidien des autres pour leur reconnaissance (public, médias, critique, subventions). Ainsi, malgré sa taille insignifiante à l’échelle de la planète, le criquet s’avère aussi « destructeur » qu’un artiste post-moderne et « représente à lui seul la résistance d’un théâtre aussi absurde qu’inutile ». 

Un spectacle, c’est comme un casse-tête

La gestuelle de la chorégraphie est elle-même mise en abîme à travers des séquences filmées lors des répétitions, abordant ainsi la mémoire du geste et la trace du processus créateur.

Giulia : C’est le premier spectacle aussi grand que je fais alors j’ai beaucoup appris. Je pensais que ce serait plus court et que notre rôle serait tout petit. Je me rends compte que ça demande plus de travail mais j’aime ça. J’ai appris qu’il ne faut pas toujours être impatient et qu’il faut se concentrer pour réussir un bon spectacle. C’est comme un casse-tête qui s’enchaîne : il n’y a pas de morceaux qui s’éparpillent partout, il n’y a pas de trou.

Antonia : Bien dire le texte, c’était dur car il fallait parler fort et prendre une voix de notre ventre et non pas de notre gorge. Répéter, répéter, répéter… Quand on recommençait, c’était long !

Béatrice : Avant, c’était des gribouillis et maintenant, c’est devenu un vrai spectacle. Je m’attendais à une histoire, et non à ce que ce soit composé de parties pour chaque personne. Cette expérience m’a apporté de l’amusement et m’a appris qu’il faut beaucoup de patience pour faire un beau spectacle. Avant, je voulais être une star. Maintenant j’aimerais faire des films mais les choses ont changé : être une star, ce n’est rien que des chansons, tu n’apprends rien et tu gagnes de l’argent. 

Inventer

Plusieurs scènes offrent aux enfants le plaisir de l’improvisation. Ce principe a permis à la chorégraphe de conserver un maximum de spontanéité dans l’interprétation des cinq fillettes tout en leur confiant une certaine responsabilité. En écho à cet univers fourmillant d’insectes, les enfants ont ainsi un soir entonné sur scène, innocemment et contre toute attente, une chanson qui aurait pu être écrite par Serge Ouaknine et qui résonnait parfaitement avec le thème, l’esthétique et les partis pris de la pièce de Jane Mappin : « Qui chante en do ? L’escargot ! Qui chante en ré ? L’araignée ! Qui chante en mi ? La fourmi !… » Grâce à son imagination, l’enfant rompt la mécanique du geste et s’évade du quotidien lancinant, entraînant alors le spectateur dans la spirale étourdissante de sa créativité.

Antonia : Je ne savais pas trop quel genre de danse nous ferions. Au début, je ne pensais pas que ça pourrait être le fun car on devrait pratiquer, pratiquer, pratiquer… J’aime faire des spectacles, j’aime performer, mais je n’aime pas trop pratiquer. Alors je ne trouvais pas ça fun, car la danse moderne, c’est plate. Je pense que je n’aimais pas les inventions. Mais quand ma mère m’a expliqué que la danse moderne, on peut l’inventer, comme j’ai beaucoup d’imagination, j’ai aimé ça. J’aime imaginer et inventer des choses. J’ai réalisé que j’aimais inventer. 

Cinq Voix, Cinq Visages
Chorégraphie de Jane Mappin
Agora de la danse à Montréal (Québec) du 17 au 20 septembre 2003
Textes et collaboration artistique : Serge Ouaknine
Composition musicale : Claude-Marie Landré
Vidéo: Bernadette Houde et Joel Taylor
Interprètes : Irène Galesso, Sophie Janssens, Mathilde Monnard, Jane Mappin et Chanti Wadge
Les enfants : Ophélie Dubois, Clémentine Labrecque, Antonia Mappin-Kasirer, Guilia Pool et Béatrice Merrigan-Thompson - Chanteuses : Claude-Marie Landré et Sandra Luciantonio

(1) « La mémoire dans la peau », Normand Marcy, Voir, 11 septembre 2003.
(2) Les cinq enfants sont dans la même classe à l’École Buissonnière de Montréal, une école primaire privée qui offre un enseignement artistique pluridisciplinaire.
(3) Jane Mappin citée par Frédérique Doyon : « Fragments de mémoire », Le Devoir, 13 septembre 2003.

© Photographies : Raymond Gagnon (Antonia Mappin-Kasirer)
Michael Slobodian (Claude-Marie Landré, Sandra Luciantonio, Irène Galesso et Ophélie Dubois)
François Dufort (Antonia Mappin-Kasirer et Clémentine Labrecque)