lundi 5 février 2001

Le Sacre d'un cheval

Créé en 1984, le Théâtre équestre Zingaro porte le nom d’un magnifique cheval, un frison noir, partenaire de Bartabas. Leur premier spectacle, intitulé Cabaret équestre, joué de 1984 à 1990, réunit sur la piste non seulement des chevaux et des hommes, mais aussi un chameau, des oies et des oiseaux de proie. Avec Opéra équestre (1991), Bartabas conjugue des numéros de voltige sur des chants berbères et géorgiens. Chimère (1994) se consacre à l’univers indou du Rajasthan. Dans des parures, turbans et drapés aux couleurs chaudes, chevaux et cavaliers se mêlent sur la piste, au gré des notes des chanteurs et musiciens indiens qui les accompagnent. Le spectacle Éclipse, créé en 1997 avec des danseurs, s’oriente vers l’Asie et joue sur les contrastes entre noir et blanc, ombre et lumière, le tout au son de musiciens et chanteurs traditionnels de Corée. L’illustre cheval Zingaro meurt durant la tournée internationale de ce spectacle.  

Triptyk en 2000 est un hommage à cette disparition, cette absence. Le Sacre du printemps et La Symphonie des Psaumes d’Igor Stravinsky, puis le Dialogue de l’ombre double de Pierre Boulez illustrent le récit d’un sacrifice, d’une perte. Outre les partitions musicales, le spectre du cheval fétiche s’inscrit à travers la scénographie : des sculptures blanches évoquent des squelettes chevalins. Ni accessoire, ni instrument, le cheval est sujet, muse, héros et cœur du spectacle. Même disparu, il demeure, plus qu’un partenaire, un alter ego.

Pour cette nouvelle création, Bartabas confronte ses chevaux à une partition métronomique : l’œuvre musicale est écrite et enregistrée. Cette fois, les musiciens ne sont plus sur scène pour se caler en fonction des retards ou avances de l’animal. Ils ne « suivent » plus les mouvements du cheval. Néanmoins, un troublant tableau présente justement quatre chevaux albinos librement lâchés dans l’arène : sans selle, ni encolure, ils improvisent paisiblement, folâtrent et se roulent dans la terre rougeâtre. La séquence semble alors étrangement chorégraphiée alors qu'elle est pourtant (paradoxalement) vouée à l'improvisation.

Réactions à chaud à la sortie du spectacle…
Entrevues de spectateurs

Tous viennent pour la première fois au Théâtre équestre d’Aubervilliers. Certains ont lu des articles dans Télérama, d'autres ont vu des extraits et interviews à la télévision.
Qu’est-ce qui fut inattendu pour vous ?
G : J’ai été surprise… mais je n’ai rien compris à l’histoire (si il y en avait une). L’inattendu a plutôt été du côté des rituels [Dans Triptyk, Bartabas met en scène des danseurs de kalaripayatt, un art martial du Kerala, un état du sud-ouest de l’Inde. Jadis pratiqué par les soldats des princes du Kerala, cette discipline physique et spirituelle demande dix années de travail et n’est pas destiné au spectacle, elle recouvre un état d’esprit].
J : Ce spectacle allait au-delà de l’idée vague que je m’en faisais. Il ne s’agissait pas de montrer des chevaux bien dressés, des cavaliers émérites et acrobates mais de les intégrer dans un propos où l’homme et le cheval se répondaient l’un l’autre, à égalité.
L : je ne m’attendais pas à voir un tableau sans cheval.

Que retiendrez-vous de ce spectacle ?
J : Le récit chorégraphique d'une histoire d'amour entre l'homme et le cheval. Leur communion par la danse et la musique. Le Sacre du printemps ressenti comme un rituel païen et primitif où danseurs et chevaux se cherchent, s’affrontent avec sauvagerie avant de trouver leur harmonie et leur épanouissement dans l'acte de vie. Ballet vivant et spectaculaire. Le Dialogue de l’ombre, où l’homme semble pleurer son ami cheval, représenté par des carcasses blanches, seul véritable décor du spectacle. Plastiquement beau mais un peu long. En plus, la musique de Boulez, faut aimer et… je n'y suis pas sensible. La Symphonie des Psaumesle rapport homme-cheval semble prendre une dimension métaphysique voire mystique. Pour Bartabas, le cheval serait-il devenu l’avenir de l’homme ? Ou par lui, le salut ? Faute de tout comprendre, on peut s'interroger… En tout cas, certainement la pièce (et la musique) la plus émouvante du spectacle.

Crédit photo : Antoine Poupel
Quelle(s) scène(s) vous a marqués ?
L : Les pyramides humaines qui se transforment sans cesse sur le dos des chevaux qui, eux, continuent de tourner, puissants et solides.
G : La scène où les femmes mettent une carotte dans leur bouche avant de la mettre dans les gueules de leurs chevaux tout blanc…
J : Tout d’abord, le ballet des chevaux blancs, notamment le moment où, spontanément, ils s'allongent sur le sol pour être enlacés par les danseurs. Et l'apparition à la fin du spectacle de Bartabas, vêtu d'une robe noire, seul, sur son cheval esquissant sur place, des pas de danse dans un silence quasi religieux avec pour seul accompagnement, le bruit des sabots. Magique.
Crédit Photo : Antoine Poupel
Connaissiez-vous Le Sacre du printemps de Stravinsky auparavant ? En aviez-vous déjà vu une version en spectacle ? Si oui, laquelle et que vous en reste-t-il ?

J : Pour moi, Le Sacre, c'était la version Deutsche Grammophon de 1977 dirigée par Karajan. Très intériorisée et pourtant d'une grande force dynamique, bref exceptionnelle ! Celle de Pierre Boulez me semble plus analytique, d'une plus grande rigueur, moins romantique aussi; néanmoins, classe !

E : Je me souviens de la version du Sacre de Nijinski à l’Opéra de Paris. Le rôle de l’élue était interprétée par Marie-Claude Pietragalla. À la fin, elle exécute une série de sauts extrêmement épuisante, c’est la scène du sacrifice. J’ai vu également des extraits vidéos de la version de Maurice Béjart. Ça m’a paru un peu ringard, un peu dépassé. Pourtant il paraît qu’à l’époque, il produisit une sacrée révolution ! C’était 1968 je crois, une grande époque ! En fait, contrairement à la version de Nijinski, c’est un élu qui est désigné à la fin. Et la scène du sacrifice devient un mariage chez Béjart. Je me souviens aussi du Sacre de Pina Bausch : alors là, ce fut un choc émotionnel très fort. J’ai lu depuis la biographie d’une des interprètes : cette pièce est devenue en quelque sorte l’initiation, le passage obligé, à passer pour chaque nouvel interprète. Je me souviens que l’élue répète jusqu’à l’épuisement une espèce de mouvement de bras qui s’enfonce dans le ventre, comme si la danseuse se donnait des coups de couteau dans les entrailles. Là aussi c’est la scène du sacrifice. C’est assez violent, la danseuse transpire et suinte, sa robe semble tomber en lambeaux. 

Extrait du spectacle Tryptik
 du Théâtre équestre Zingaro de Bartabas
Sur la musique du Sacre du printemps de Stravinsky,
orchestre dirigé par Pierre Boulez :


Toutes vos remarques personnelles sont les bienvenues.
J : Enfin, je vais répondre à la question que vous ne m'avez pas posée : « Que pensez-vous de Bartabas ? » Dorénavant, je le considère comme le Béjart du théâtre équestre ! 

Triptyk
 Jusqu’au 25 février 2001 au Théâtre équestre Zingaro
Le spectacle tournera à Moscou, Barcelone, Montréal, Toronto et New York
Puis reprise du 16 novembre 2001 au 31 décembre 2001 à Aubervilliers
176, avenue Jean Jaurès 93300 Aubervilliers
M° Fort d’Aubervilliers - Accès voiture : Porte de la Villette
Restauration possible sur place à partir de 19h
 Durée du spectacle : 1h45 sans entracte

Site :
http://www.bartabas.fr/Zingaro

Photos : Antoine Poupel

Bibliographie :
La ballade de Zingaro, Françoise Gründ, éditeur Chêne, 2000, 184 p., photos couleur.
Zingaro le cheval, Homeric, Tana Editions, 28 p., photos couleur.
Triptyk, livre programme du spectacle, textes de Françoise Gründ et André Velter, photographies d’Antoine Poupel, édité par Zingaro, mars 2000, en vente sur place ou par correspondance.
Zingaro, la saga des centaures, Anne-Marie Paquotte, hors série Télérama, 81 p.
Zingaro, suite équestre, André Velter, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, Paris : Gallimard, 1998, coll. Folio n°3385, 142 p., illustrations en noir et blanc.

Films : Les vidéos des spectacles sont en vente sur place ou par internet.

À voir :
L’exposition Nijinsky (1889-1950) : le Musée d’Orsay célèbre le cinquantième anniversaire de la disparition de Nijinsky, jusqu’au 18 février 2001.

vendredi 17 novembre 2000

Gynécée

La lumière envahit la scène et découvre trois silhouettes qui se détachent, de profil, sur un plateau nu. Trois femmes sont immobiles, debout. Doucement leurs visages tournent vers les spectateurs. Le public a pénétré dans l’intimité d’une alcôve exclusivement féminine. Nous sommes venus pour les voir et elles nous regardent. Fixement. Sans agressivité. Simplement. Calmement. Comme si c’était normal. Sans aucune espèce de familiarité, ni de provocation, pas même un jeu de séduction. Elles ne sont pas dans un rapport frontal, il n’y a pas de conflit. Plutôt de la distance. 

…Forger chez le danseur un positionnement mental et affectif qui le détache peu à peu de toute notion de représentation et de temporalité. Son temps n’est plus celui de l’action mais celui de la vie organique. Une sorte de nature essentielle.

Nacéra Belaza, “ Chère payée ”, Les Cahiers de L’étoile, n°6, décembre 1999, p. 3. 

Théâtre de la Cité Internationale © Antonin Pons Braley
Deux d’entre elles chutent, tombent, s’évanouissent dans l’espace. Mais Nacéra Belaza demeure debout. Elle continue de regarder le public. Impassible, elle reste de marbre. Cette sérénité nous glace, nous pétrifie. Puis, tranquillement, elle entame le mouvement. Sa chorégraphie est infiniment précise, posée, pieuse. Sur un chant arabe, les trois danseuses esquissent des gestes, comme des signes de croix à peine imprimés, qui effleurent à peine la peau. Nacéra Belaza choisit de suspendre le temps de la chorégraphie plutôt que de caler sa danse sur cette partition enivrante. Au lieu de s’engouffrer dans le rythme oriental de la musique, la chorégraphe prend le temps d’inscrire le moindre de ses mouvements, étire le moindre de ses silences. Des pauses qui s’éternisent. Nacéra Belaza ouvre les bras. Ils s’écartent sans force. Les paumes de mains légèrement tournées vers le sol, les coudes à peine fléchis, les doigts pendants. La tête inclinée. Aucun muscle n’est tendu. Une femme algérienne dans la position du Christ. 

“Aujourd’hui l’homme est encore trop faible pour supporter sa faiblesse, il doit devenir fort pour s’accepter vulnérable”. (…) J’ai cédé, j’ai lâché prise, je n’ai rien cherché, je me suis juste prostrée dans cet état de non-attente qui fait que les choses finalement arrivent entières, elles émergent intactes.

Nacéra Belaza, “ Texte autobiographique (suite) ”, dossier de la compagnie Jazz-Ame, 1997. 

La danse de Nacéra Belaza est empreinte de modération. Cette qualité de geste rend la chorégraphie particulièrement troublante. Tout est dans la retenue. Cette résistance à la démonstration et à la force musculaire souligne la maturité de la chorégraphe. 

Pour moi, la chorégraphie n’est surtout pas un assemblage d’éléments disparates constituant un discours, mais un élan vif qui happe sur sa trajectoire les balises dérisoires de l’intellectuel.

 Nacéra Belaza, “ Texte autobiographique… ”, notes au programme de la pièce Périr pour de bon, Salle Diderot à Reims, juin 1995. 
Théâtre de la Cité Internationale © Antonin Pons Braley
Découpée tel un montage cinématographique, la chorégraphie réitère certaines séquences. Comme une phrase leitmotiv dans un poème. Comme un refrain. Mais aussi comme une obsession. Nacéra Belaza détourne à nouveau son visage vers le public. Elle incline à nouveau sa tête vers le sol et écarte doucement les bras. De nouveau elle arche le buste et laisse tomber sa tête en arrière, les mains détendues sur ses cuisses, ses cheveux pendants dans le vide. Tous ces mouvements se répètent comme si rien dans la danse ne modifiait l’état de l’interprète. Ou plutôt comme si la danse permettait cette constance de calme et d’épanouissement. Un moment de volupté se prolonge. 

En émergeant à travers cette pleine confiance, la danse développe ses propres règles, ses propres lois, et inaugure ainsi une intelligibilité qui lui est propre, et que l’esprit n’a jusqu’ici admis que difficilement.

Nacéra Belaza, “ Texte autobiographique (suite) ”, op. cit.

Point de fuite (trio 20’)
Compagnie Jazzame
Chorégraphie : Nacéra Belaza
Interprètes : Nacéra Belaza, Dalila Belaza, Angélique Torres
Musique : Ebed Azrie
Création lumière : Frédéric Boileau
Création costumes : Carole Cheneval
Du 17 au 21 janvier 2000, Studio du CND, Maison des compagnies et des spectacles
Vendredi 28 janvier 2000, “ Voyage chorégraphique 2000 ”, Théâtre Paul Eluard de Bezons

http://cie-nacerabelaza.com

mercredi 13 septembre 2000

Le dernier Bip

Aller voir Marcel Marceau en spectacle, c’est comme assister à un concert de Ray Charles, Tina Turner ou Charles Trénet, c’est-à-dire : rencontrer une légende vivante. Et dire plus tard : « j’y étais, je l’ai vu ». Je croyais assister à un spectacle d’une autre époque, à quelque chose d’un peu naïf, protégé depuis tant d’années par une dose de naphtaline, à des numéros aseptisés où illusion d’optique rimerait avec bonne humeur. Démonstration d’une déconvenue enchanteresse.

Le génie et le talent du mime Marceau révèlent un sens aigu de l’observation. Tel un enquêteur zélé à qui aucun indice n’échappe, Marcel Marceau brosse l’humanité jusque dans ses moindres détails. Avec, pour unique maquillage, le visage peint en blanc, le corps du vieux mime se métamorphose sous nos yeux aussi bien en garnement qu’en vendeur de glace alléché par le gain, en femme enceinte, en jeune galant, en juge emplâtré sous sa perruque et sa robe amidonnées, ou encore en jeune maman étrennant sa poussette neuve et son beau bébé. Les situations sont impressionnantes de réalisme : tel un chercheur scientifique, le mime a disséqué tous les moteurs du corps humain. La dextérité avec laquelle il passe de l’un à l’autre est déconcertante. Le chien invisible qui dicte la promenade de son maître semble incroyablement vivant.

Quelques bâillements s’étirent dans la salle bondée de l’Olympia, exceptionnellement plongée dans un silence absolu à l’occasion des Adieux de Bip. Alors que chaque numéro compte une bonne dizaine de minutes, l’un d’eux se distingue par sa brièveté : en effet, il ne dure qu’une poignée de secondes. Quelques secondes avant l’entracte. Autrement dit : pile au moment où certains pouvaient justement commencer à trouver le temps long... Ce parti pris sur la durée revêt tout son sens avec l’intitulé du passage : « Adolescence, maturité, vieillesse et mort ». C’est d’ailleurs le seul titre du spectacle qui exprime un déroulement implicite. Le spectateur anticipe ainsi un début, un milieu et une fin, clairement identifiés par l’énoncé. Néanmoins, cette attente est déjouée par la rapidité inattendue du développement. Le dénouement tombe aussi sec que la lame d’une guillotine. Au lieu de suspendre, prolonger indéfiniment, éterniser le temps, Marcel Marceau a choisi de le représenter dans la rapidité fulgurante qui le caractérise. Le spectateur se plaint de ne pas avoir pu saisir les subtils glissements entre l’adolescence et la mort, via les étapes pourtant annoncées de la maturité et de la vieillesse… jusqu’à se rendre compte combien on peine soi-même à les cerner dans la vie.

À 77 ans, le mime Marceau teinte ainsi ses premiers adieux d’un amer constat. Les Adieux de Bip sont marqués par l’idée de la fin, de la mort : l’accusé du « Tribunal » est lynché, le dictateur mis en scène dans l’allégorie de « L’Oiseauleur » finit derrière les barreaux, le pickpocket est étranglé par ses propres mains et enfin, même dans la sérénité du « Jardin public », les fantômes surgissent des bosquets.

Tout au long du spectacle, le plaisir du spectateur réside pour une grande part à « trouver », comme s’il s’agissait d’une devinette, l’objet mimé. Dans cet art muet, pas une parole nous aide (sauf quand votre voisine de derrière prend un malin plaisir à vous abonner gratuitement à son sous-titrage maison et à proclamer, dès qu’elle l’a découvert, à quoi fait référence la scène mimée). Seul l’imaginaire permet de se « connecter » au spectacle. Cela devient alors un bonheur incommensurable que de re-composer la scène qui se déroule sous vos yeux, de reconstituer le puzzle, de reconnaître une attitude, enfin, de se sentir complice, de communier un moment avec l’artiste. Il en est de même pour ce dernier quand, dans le silence de ses gestes, il sent la salle frémir en un même élan.

Pour plus d’informations sur l’artiste, consulter le livre CDRom Mime Marcel Marceau de V. Bochenek, aux éditions : Somogy, 1997. Il rassemble des interviews du mime ainsi que de très belles photographies. On peut directement écouter le Maître sur le CDRom en français et en anglais. Ou encore : Marcel Marceau maître mime de Ben Martin chez Denoël.

samedi 15 juillet 2000

Inclassable Blanca Li

À la fois chorégraphe, gymnaste, flamenca, actrice, danseuse, acrobate, chanteuse et humoriste, Blanca Li a plus d'une corde à son arc, plus d'un tour dans son sac. Elle monte les chorégraphies pour des films tels que Gazon Maudit ou Nettoyage à sec et a tenu l'affiche tout l’hiver au Théâtre National de Chaillot pour un « one woman show » intitulé Zap! Zap! Zap! Dans ce spectacle écrit par Christophe Alévêque, elle incarnait tour à tour divers personnages : numéros d'acrobatie suspendue par des tissus, démonstrations de danses traditionnelles (Bretagne, Andalousie), variations de GRS, satires de la variété, solo de pointes classiques, parodie de danse contemporaine, caricature de cantatrice...


Pour le festival Paris Quartier d'été, elle recrée Nana et Lila. Ce spectacle l'avait révélé en France en 1993 au Festival Off d'Avignon. Dans cette pièce, la chorégraphe Andalouse propose un flamenco moderne, épuré du pittoresque et remanié par une écriture qui nous emmène dans un univers poétique particulier à l'esthétique contemporaine. Dynamique et énergique, la danse de Blanca Li est marquée par l’Espagne. Non pas une Espagne de carte postale, réduite aux castagnettes et à la paella, mais une Espagne actuelle et vivante. Pour ce spectacle, Blanca Li s'inspire également des danses marocaines (les « Lilas » sont des nuits cérémonielles de transe). Cinq musiciens marocains accompagnent sur scène les danseuses au son du sintir, des crotales, du chant et du tambour. Leur groupe, Gnawa Halwa, a enregistré un CD en 1993 intitulé : Rhabaouine. La chorégraphe mêle ainsi le folklore andalou, aux racines gitanes et orientales, avec la musique « Gnawa » (dont l'origine mythique se situe au Soudan et au Mali et qui se pratique au Maroc, en particulier à Marrakech).

Tant au niveau musical qu’au niveau chorégraphique, Nana et Lila confronte la maîtrise, la concentration et la retenue très intérieure, très dure du flamenco, avec l'explosion des transes, incontrôlables et jaillissantes. D’ailleurs, pour Blanca Li, les scènes de transes résonnent étrangement avec le flamenco : « C'était le même épanchement spontané et massif d'énergie émotionnelle accumulée que j'avais vécu sur scène en dansant le flamenco, mais dans un contexte totalement différent. (…) Les gitans, en étroite et fortuite collaboration avec les morisques, ont été les artisans de cette transmutation des fonds orientaux et juifs dans le flamenco » (Blanca Li, plaquette du spectacle Nana et Lila). 

Nana et Lila, du mercredi 2 au vendredi 4 août 2000 à 22 heures,
Cour d’Orléans, métro Palais-Royal.


Chorégraphie de Blanca Li pour le clip de Daft Punk "Around the World" :


Site internet : www.blancali.com

Decouflé le touche à tout

Adepte de cirque, de théâtre, de danse et de cinéma, Philippe Decouflé a été invité à investir le Jardin des Tuileries. Après avoir chorégraphié de nombreux spots publicitaires, notamment Perrier, Polaroïd, ainsi que la campagne publicitaire pour la nouvelle numérotation à dix chiffres de France Telecom en 1996, des millions de téléspectateurs ont découvert, cet hiver, ses créatures encadrer les pauses publicitaires pour les jingles de France Télévision. Minutieux maître de ballet, metteur en scène maniaque à la rigueur mathématique, Philippe Decouflé s’ingénie à inventer des machineries abracadabrantes : poulies, chausses trappes, trompes l’œil et systèmes élastiques ébranlent la vision du spectateur, dérouté, émerveillé, embarqué dans un univers burlesque, surréaliste et onirique.

Pour Triton, comme pour la cérémonie des Jeux Olympiques d’hiver en 1992 à Albertville (Savoie), Philippe Decouflé convoque sur scène tous les arts du cirque et les associe au théâtre et à la danse. Les saynètes se succèdent pour donner des numéros aux références décalées, parodiques et humoristiques. Chacun son tour vient livrer son histoire, se raconter, suivant sa personnalité propre. Ce spectacle, créé en 1990 pour le Festival d'Avignon, a voyagé dans le monde entier, notamment lors d’une grande tournée de quatre mois en Amérique latine.

Une deuxième version avait été recréée en 1998 à Saint-Denis pour accueillir la coupe du monde de football. Cette deuxième version réunissait une nouvelle équipe d'interprètes et s’était enrichie des Petites Tritures : des attractions, inspirées de l'esprit des fêtes foraines, qui se déroulaient à l'extérieur, tout autour du chapiteau, une heure avant et après la représentation. La nouvelle adaptation, Triton 2 ter, est à découvrir aux Jardins des Tuileries : « Triton est un satellite de Neptune. C'est la seule planète du système solaire qui tourne à l'envers (...). Triton est également un grand mollusque gastéropode. Triton est en outre le noyau de l'atome de Tritium » (Philippe Decouflé, texte de présentation pour Triton 2 ter, site internet de la compagnie DCA).
Triton 2 Ter
spectacle de la compagnie DCA mis en scène par Philippe Decouflé
du 18 juillet au 5 août à 22 h
- Métro Concorde ou Tuileries - Plein air 

Vidéo du Petit Bal Perdu
chorégraphié par Philippe Decouflé

Interprètes : Philippe Decouflé et Pascal Houbin





Le site de la compagnie « Decouflé & Complices Associés » :

dimanche 2 juillet 2000

L'été parisien : sous les pavés, la plage...

Alors que l’été les festivals attirent les foules sur les côtes – jazz à Juan-les-Pins et à Marciac, art lyrique à Aix-en-Provence, musique et danse à Montpellier et à Marseille, théâtre en Avignon –, Paris fut longtemps réputée pour demeurer vide pendant les deux mois d’été. La plus belle ville du monde devenait ainsi chaque année un désert particulièrement aride : théâtres fermés, la culture hibernait. En effet, quel intérêt de s’enfermer en plein mois d’août dans des salles cloisonnées, rarement équipées de la climatisation ? Le festival « Paris Quartier d’été », organisé à l’initiative du Ministère de la Culture en 1990, a ainsi entrepris un projet périlleux.

Les dix ans du festival Paris Quartier d’été
Depuis désormais dix ans, la capitale vibre et les festivaliers découvrent certains quartiers méconnus. Des scènes installées en plein air parsèment les jardins, parcs et lieux mythiques de la ville : Vincennes, le Centre Georges Pompidou, le Jardin des Tuileries, l’Opéra Garnier, le Jardin du Luxembourg, le Palais-Royal… Tous ces espaces sont investis au service du spectacle et de l’été. Se balader entre les colonnes de Buren éclairées par le clair de lune, gambader la nuit au parc de la Villette, veiller jusqu’à l’aube sous la grande Arche de la Défense sont autant d’occasions de découvrir Paris sous un autre jour, autant de facettes inexplorées de la ville. Cinéma, concerts, théâtre, conte, danse et musées se partagent le beau rôle pour s’ouvrir à un public le plus large grâce à la gratuité ou aux tarifs exceptionnels. Par ailleurs, le cinéma en plein air de la Villette se met en place dès 1992 grâce à l’initiative du festival Paris Quartier d’été.

Depuis la naissance de cette entreprise, le festival attire de plus en plus de spectateurs, mais également, de plus en plus d’artistes. Au bout de trois ans, 50 000 personnes assistaient sous l’Arche de la Défense au Requiem de Verdi interprété par l’Orchestre de Paris et les Churs de Riga. L’année d’après, en 1994, le parvis de la Défense comptait 70 000 spectateurs. Au final, 110 000 spectateurs comptés en 1996 et 125 000 recensés en 1999 (Chiffres recueillis sur le site de « Paris Quartier d’été »). 

Le choix des artistes et des spectacles se caractérise par l’éclectisme : d’Yvette Horner à la Mano Negra en 1991, des danses berbères au butoh (Kazuo Ohno dans les jardins du Palais-Royal en 1994), de la danse classique avec les Ballets de Monte Carlo en 1996 à la « nouvelle danse » de Philippe Decouflé en 2000, en passant par la danse contemporaine avec Merce Cunningham en 1995 et la danse hip hop avec Käfig en 1999, des Marionnettes sur eau du Vietnam en 1996 aux concerts d’orgue en 2000. 

Philippe Decouflé et Blanca Li sont deux chorégraphes contemporains invités pour le Festival Paris Quartier d’été. Bien qu’ayant suivi des formations rigoureuses (Alwin Nikolaïs et Merce Cunningham pour l’un, Martha Graham et Alvin Ailey pour l’autre), ils possèdent néanmoins le goût de sortir des cadres, de confronter leur pratique aux autres techniques et, enfin, de surprendre le public en se lançant toujours dans de nouvelles aventures. Tous deux, en effet, ne se contentent pas de monter des spectacles mais investissent également le cinéma, le café-théâtre, les cérémonies officielles, la télévision, les défilés… Deux de leurs premières créations (présentées au Festival d'Avignon en 1990 pour Philippe Decouflé et 1993 pour Blanca Li, et spécialement réadaptées pour l’occasion) sont à (re)découvrir cette année au Festival Paris Quartier d'été. 

D’autres spectacles sont à découvrir à travers la ville, ainsi que de nombreux concerts, de l’opéra, du théâtre, des contes et du cinéma.

Site internet : www.quartierdete.com

mercredi 29 septembre 1999

Diagonales de la danse

Le livre d’Olivier Marmin (L’Harmattan, coll. Esthétiques, 1997, 428 p.), érudit chroniqueur de la revue Les Saisons de la Danse, a ceci de particulier qu’il parle de l’histoire de la danse sans pour autant faire d’histoire... L’histoire y est pourtant très présente : de la Grèce antique au Prélude de Nijinsky, en passant par l’empereur romain Néron, l'Égypte et la Chine. La littérature tient également une place importante avec des écrivains aussi divers que Suétone, Shakespeare, Sade ou Stendhal, de même que la peinture et la sculpture avec des artistes tels que Degas, Rodin et Matisse.

Ce recueil d’articles, rédigés sur une période de vingt ans pour Les Saisons de la Danse, retravaillés et abondamment annotés, aventurent ainsi le lecteur tantôt sur les traces de l’antiquité, via les vases étrusques et autres peintures rupestres, tantôt à travers les traités qui jalonnent la grande et tumultueuse histoire de la danse. Bien que classés par ordre chronologique, le souci de l’auteur n’est pas tant de reconstituer une histoire de la danse, mais plutôt d’évoquer, de « convoquer » des histoires concernant la danse afin d’établir des liens, des parallèles, des passerelles entre elles. En effet, « loin d’une monotonie conférée à l’histoire par la chronologie, [on constate] des aspérités, des écueils aussi, qui apportent un relief saisissant ». L’auteur passe alors d’un artiste et d’un continent à l’autre avec, pour toute transition, et fond commun, le sujet dansant. Autant de « voyages », de lectures et de rêveries dans ce dédale d’érudition ayant la danse pour unique fil d’Ariane : « je ne démentirai pas le fait que je puisse passer, comme pour les musiciens de Brême, du coq à l’âne, non sans poursuivre, cependant, plusieurs pistes qui se coupent, se recoupent et souvent s’enchevêtrent ».

Des études aussi insolites qu’originales, des pensées, des essais, non pas sur, mais à propos de la danse, comme l’auteur le souligne au sujet de Paul Valéry. Tels les affluents qui viennent augmenter le lit d’un fleuve, les goûts d’Olivier Marmin enrichissent le cours d’eau central, sa passion principale. La danse devient alors un véritable trait d’union entre la littérature, la tauromachie, la Mongolie ou encore les bandes dessinées d’Alix et de Tintin... Autant de « domaines peu, ou pas, explorés » qui rendent compte de la « remarquable variété » des visages de la danse, notamment « dans sa relation aux comportement sociaux, aux littératures, aux arts »



« Un étrange auteur, Etienne Giraudet a publié, en 1900, un Traité de la danse. Grammaire de la danse et du bon ton à travers le monde et les siècles, depuis le singe jusqu’à nos jours. 6341 danses ou pas différents et articles de tous genres sur la danse. Telle n’est pas mon ambition, certes ; mais même si l’on doit sourire, ou rire, d’un tel énoncé, il n’en reste pas moins significatif d’un temps, d’un auteur, de préoccupations... Mes goûts resteront ceux pour des civilisations inspirées, et qui inspirent, pour des écrivains (j’écris sur Chateaubriand, par exemple, parce que d’abord j’aime Chateaubriand...), pour des artistes, pour lesquels la danse participe à une œuvre civilisatrice en ce qu’elle est, cette danse, une culture, trop souvent ignorée des manuels scolaires jusque parmi des histoires de l’art »(*).


Ce livre donne ainsi envie de se plonger dans la littérature de la danse, de se ruer chez les bouquinistes pour dénicher de vieux manuscrits et de dévorer les biographies qui retracent les vies trépignantes des danseuses-courtisanes du XVIIIe siècle et les trajets mythiques des pionnières de la danse moderne du XXe siècle telles que Loïe Fuller ou Isadora Duncan.

(*) Préface de l’auteur, p. 11.