Le Sacre du
printempsest
un ballet chorégraphié en 1913 par Vaslaw
Nijinski
sur
une musique composée par Igor Stravinsky. L’argument imaginé
par le compositeur est le suivant : pour célébrer l’arrivée du printemps,
un groupe de jeunes filles vierges exécute des danses sacrées. La cérémonie consiste
à désigner l’une d’elle en vue de la sacrifier et bénir ainsi la terre
nourricière. « L’Élue » débute alors une danse frénétique jusqu’à
mourir d’épuisement. Bien qu’on ne compte désormais plus les reprises de ce
spectacle par d’innombrables chorégraphes, l’œuvre la plus célèbre de Nijinski
rencontre pourtant à sa création l’hostilité du public et provoque un charivari
tel dans la salle du Théâtre des Champs-Élysées
que le ballet disparaît de l’affiche après seulement huit représentations.
À l’époque, le ballet
fait scandale. D’une part, la partition de Stravinsky opère un
bouleversement esthétique radical. Pour donner un caractère primitif à son
morceau, le compositeur assemble des éléments musicaux hétéroclites, ce qui
produit, sur le public de 1913, un effet acoustique
inhabituel : superposition d’harmonies, mélodies contrastées,
timbres bruts, rythmique irrégulière… D’autre part, la violence des pas de
danse réalisés offusque une grande partie de la salle. Nijinski impose aux
danseurs une chorégraphie qui rompt avec l’harmonie convenue de la danse
classique : les mains sont crochues, les corps tordus, les membres
dissociés, les articulations anguleuses, « Les positions,
traditionnellement en dehors, se tournent vers l’en dedans, les sauts s’aplatissent
pour renforcer l’atmosphère pesante et la difficulté à s’arracher à sa
condition (…) Les mouvements d’ensemble jouent sur des
asymétries » (Marie-Claude Pietragalla, La Légende de la danse,
Paris : Flammarion, 1999, chapitre « Nijinski ou l’avant-garde
maudite », p. 130).
La version du Sacre du Printemps de Nijinski (1913) reconstituée par Millicent Hodson en 1987 avec le Joffrey Ballet Solo de l'Élue interprété par Marie-Claude Pietragalla :
« Il est vrai
que l’essence même de la danse sert d’argument à la pièce, à savoir son origine
rituelle et parfois sacrificielle : cela peut expliquer l’attirance
naturelle des chorégraphes pour cette œuvre-clé,
au-delà de la rupture entre classicisme et modernité
qui la caractérise » (Fabienne Arvers, programme du vidéodanse du Centre
Georges Pompidou, janvier-février 2001, p. 23).
La multitude des
relectures et autres ré-appropriations du Sacre du printemps par tant de
chorégraphes atteste l’importance de cette œuvre magistrale. Presque 50 ans
après Nijinski, Maurice Béjart propose, en 1959, sa propre version.
Elle se caractérise par l’insertion d’un Élu masculin. Sa chorégraphie souligne
ainsi un affrontement des sexes : les hommes agressifs et puissants
s’opposent aux femmes craintives, « cette dualité à la fois antagoniste et
complémentaire trouvant l’équilibre idéal dans
l’union du couple » (Dictionnaire de la danse, Larousse, 1999, p. 632).
Le Sacre du printemps, revu et corrigé par Maurice Béjart en 1959
Duo final qui célèbre "l'union du couple" :
En 1975, dans la version de Pina Bausch, le sol est recouvert de tourbe. Les
hommes sont torses nus et en pantalons noirs, les femmes en combinaisons
blanches, la danse est convulsive, les
mouvements se répètent de manière obsessionnelle.
« De mains en mains circule nerveusement une étoffe rouge sang dont l’ultime détentrice sera l’Élue. (…)
Les corps en sueur sont de plus en plus maculé
[de terre], comme si s’inscrivaient sur chacun les stigmates
du supplice qui attend l’Élue
dont tout le groupe se fait complice »
(Dictionnaire de la danse, op. cit., p. 633).
Le Sacre du printemps, version Pina Bausch (1975) Solo final de l'Élue interprété par Malou Airaudo :
À
voir :
Les
Printemps du Sacre :
documentaire réalisé par Jacques Malaterre, avec des extraits des chorégraphies
de Vaslaw Nijinski, Léonide Massine, Mary Wigman, Martha Graham, Mats Ek,
Maurice Béjart et Pina Bausch (La Sept, 1993).
Créé en 1984, le Théâtre équestre
Zingaro porte le nom d’un magnifique cheval, un frison
noir, partenaire de Bartabas. Leur premier spectacle, intitulé Cabaret équestre, joué de 1984 à
1990, réunit sur la piste non seulement des chevaux et des hommes, mais
aussi un chameau, des oies et des oiseaux de proie. Avec Opéra équestre(1991), Bartabas
conjugue des numéros de voltige sur des chants berbères et géorgiens. Chimère (1994) se consacre à
l’univers indou du Rajasthan. Dans des parures, turbans et drapés aux couleurs
chaudes, chevaux et cavaliers se mêlent sur la piste, au gré des notes des
chanteurs et musiciens indiens qui les accompagnent. Le spectacle Éclipse, créé en 1997 avec
des danseurs, s’oriente vers l’Asie et joue sur les contrastes entre noir et
blanc, ombre et lumière, le tout au son de musiciens et chanteurs traditionnels
de Corée. L’illustre cheval Zingaro meurt durant la tournée internationale de
ce spectacle.
Triptyk en 2000 est un
hommage à cette disparition, cette absence. Le Sacre du printempset
La
Symphonie des Psaumesd’Igor Stravinsky, puis le Dialogue de l’ombre
doublede
Pierre Boulez illustrent le récit d’un sacrifice, d’une perte. Outre les
partitions musicales, le spectre du cheval fétiche s’inscrit à travers la
scénographie : des sculptures blanches évoquent des squelettes chevalins.
Ni accessoire, ni instrument, le cheval est sujet, muse, héros et cœur du
spectacle. Même disparu, il demeure, plus qu’un partenaire, un alter ego.
Pour
cette nouvelle création, Bartabas confronte ses chevaux à une partition
métronomique : l’œuvre musicale est écrite et enregistrée. Cette fois, les
musiciens ne sont plus sur scène pour se caler en fonction des retards ou
avances de l’animal. Ils ne « suivent » plus les mouvements du
cheval. Néanmoins, un troublant tableau présente justement quatre chevaux
albinos librement lâchés dans l’arène : sans selle, ni encolure, ils
improvisent paisiblement, folâtrent et se roulent dans la terre rougeâtre. La
séquence semble alors étrangement chorégraphiée alors qu'elle est pourtant (paradoxalement) vouée à l'improvisation.
Réactions à chaud à
la sortie du spectacle… Entrevues de spectateurs
Tous viennent pour la première fois au Théâtre
équestre d’Aubervilliers. Certains ont lu des articles dans Télérama, d'autres ont vu des extraits et
interviews à la télévision.
Qu’est-ce qui fut
inattendu pour vous ?
G : J’ai été surprise… mais je n’ai rien compris à l’histoire (si il y en avait une).
L’inattendu a plutôt été du côté des rituels [Dans
Triptyk, Bartabas met en scène des danseurs de kalaripayatt, un art martial du
Kerala, un état du sud-ouest de l’Inde. Jadis pratiqué par les soldats des
princes du Kerala, cette discipline physique et spirituelle demande dix années
de travail et n’est pas destiné au spectacle, elle recouvre un état d’esprit].
J : Ce
spectacle allait au-delà de l’idée vague que je m’en faisais. Il ne s’agissait pas de montrer des chevaux bien
dressés, des cavaliers émérites et acrobates mais de les intégrer dans un
propos où l’homme et le cheval se répondaient l’un l’autre, à égalité.
L : je ne
m’attendais pas à voir un tableau sans cheval.
Que retiendrez-vous
de ce spectacle ?
J : Le récit chorégraphique
d'une histoire d'amour entre l'homme et le cheval. Leur communion par la danse
et la musique. Le Sacre du printemps ressenti comme un rituel païen et
primitif où danseurs et chevaux se cherchent, s’affrontent avec sauvagerie
avant de trouver leur harmonie et leur épanouissement dans l'acte de vie.
Ballet vivant et spectaculaire. Le Dialogue de l’ombre, où l’homme
semble pleurer son ami cheval, représenté par des carcasses blanches, seul
véritable décor du spectacle. Plastiquement beau mais un
peu long. En plus, la musique de Boulez, faut aimer et… je n'y suis pas sensible. La Symphonie des Psaumes où le rapport
homme-cheval semble prendre une dimension métaphysique voire mystique. Pour
Bartabas, le cheval serait-il devenu l’avenir de l’homme ? Ou par lui, le
salut ? Faute de tout comprendre, on peut s'interroger… En tout cas,
certainement la pièce (et la musique) la plus émouvante du spectacle.
Crédit photo : Antoine Poupel
Quelle(s) scène(s)
vous a marqués ?
L : Les
pyramides humaines qui se transforment sans cesse sur le dos des chevaux qui,
eux, continuent de tourner, puissants et solides.
G : La scène où
les femmes mettent une carotte dans leur bouche avant de la mettre dans les
gueules de leurs chevaux tout blanc…
J : Tout
d’abord, le ballet des chevaux blancs, notamment le moment où, spontanément,
ils s'allongent sur le sol pour être enlacés par les danseurs. Et l'apparition à la
fin du spectacle de Bartabas, vêtu d'une robe noire, seul, sur son cheval esquissant
sur place, des pas de danse dans un silence quasi religieux avec pour seul
accompagnement, le bruit des sabots. Magique.
Crédit Photo : Antoine Poupel
Connaissiez-vous
Le Sacre du printemps de
Stravinsky auparavant ? En aviez-vous déjà vu une version en
spectacle ? Si oui, laquelle et que vous en reste-t-il ?
J : Pour
moi, Le Sacre, c'était la version Deutsche Grammophon de 1977 dirigée par
Karajan. Très intériorisée et pourtant d'une grande force dynamique, bref
exceptionnelle ! Celle de Pierre Boulez me semble plus analytique, d'une
plus grande rigueur, moins romantique aussi; néanmoins, classe !
E : Je me
souviens de la version du Sacre de Nijinski à l’Opéra de Paris. Le rôle
de l’élue était interprétée par Marie-Claude Pietragalla. À la fin, elle
exécute une série de sauts extrêmement épuisante, c’est la scène du sacrifice.
J’ai vu également des extraits vidéos de la version de Maurice Béjart. Ça m’a
paru un peu ringard, un peu dépassé. Pourtant il paraît qu’à l’époque, il
produisit une sacrée révolution ! C’était 1968 je crois, une grande époque !
En fait, contrairement à la version de Nijinski, c’est un élu qui est désigné à
la fin. Et la
scène du sacrifice devient un mariage chez Béjart.
Je me souviens aussi du Sacre de Pina Bausch : alors là, ce fut un choc
émotionnel très fort. J’ai lu depuis la biographie d’une des interprètes :
cette pièce est devenue en quelque sorte l’initiation, le passage obligé, à
passer pour chaque nouvel interprète. Je me souviens que l’élue répète jusqu’à
l’épuisement une espèce de mouvement de bras qui s’enfonce dans le ventre,
comme si la danseuse se donnait des coups de couteau dans les entrailles. Là
aussi c’est la scène du sacrifice. C’est assez violent, la danseuse transpire
et suinte, sa robe semble tomber en lambeaux.
Extrait du spectacle Tryptik du Théâtre équestre Zingaro de Bartabas
Sur la musique du Sacre du printemps de Stravinsky, orchestre dirigé par Pierre Boulez :
Toutes
vos remarques personnelles sont les bienvenues.
J : Enfin, je vais répondre à la question que vous
ne m'avez pas posée : « Que pensez-vous de Bartabas ? »
Dorénavant, je le considère comme le Béjart du théâtre équestre !
Triptyk Jusqu’au
25 février 2001 au Théâtre équestre Zingaro
Le
spectacle tournera à Moscou, Barcelone, Montréal, Toronto et New York
Puis
reprise du 16 novembre 2001 au 31 décembre 2001 à Aubervilliers
176,
avenue Jean Jaurès 93300 Aubervilliers
M°
Fort d’Aubervilliers - Accès voiture : Porte de la Villette
Restauration
possible sur place à partir de 19h Durée du spectacle : 1h45 sans entracte
La ballade de Zingaro, Françoise Gründ,
éditeur Chêne, 2000, 184 p., photos couleur.
Zingaro le cheval, Homeric, Tana
Editions, 28 p., photos couleur.
Triptyk, livre programme du
spectacle, textes de Françoise Gründ et André Velter, photographies d’Antoine
Poupel, édité par Zingaro, mars 2000, en vente sur place ou par
correspondance.
Zingaro, la saga des
centaures,
Anne-Marie Paquotte, hors série Télérama, 81 p.
Zingaro, suite
équestre,
André Velter, dessins d’Ernest Pignon-Ernest, Paris : Gallimard, 1998,
coll. Folio n°3385, 142 p., illustrations en noir et blanc.
Films : Les vidéos des
spectacles sont en vente sur place ou par internet.
À voir :
L’exposition Nijinsky
(1889-1950) :
le Musée d’Orsay célèbre le cinquantième anniversaire de la disparition de
Nijinsky, jusqu’au 18 février 2001.
La lumière envahit la scène et
découvre trois silhouettes qui se détachent, de profil, sur un plateau nu. Trois
femmes sont immobiles, debout. Doucement leurs visages tournent vers les
spectateurs. Le public a pénétré dans l’intimité d’une alcôve exclusivement
féminine. Nous sommes venus pour les voir et elles nous regardent. Fixement.
Sans agressivité. Simplement. Calmement. Comme si c’était normal. Sans aucune
espèce de familiarité, ni de provocation, pas même un jeu de séduction. Elles
ne sont pas dans un rapport frontal, il n’y a pas de conflit. Plutôt de la
distance.
…Forger chez le danseur un positionnement mental et affectif qui le
détache peu à peu de toute notion de représentation et de temporalité. Son
temps n’est plus celui de l’action mais celui de la vie organique. Une sorte de
nature essentielle.
Nacéra Belaza, “ Chère
payée ”, Les Cahiers de L’étoile,
n°6, décembre 1999, p. 3.
Deux
d’entre elles chutent, tombent, s’évanouissent dans l’espace. Mais Nacéra
Belaza demeure debout. Elle continue de regarder le public. Impassible, elle
reste de marbre. Cette sérénité nous glace, nous pétrifie. Puis,
tranquillement, elle entame le mouvement. Sa chorégraphie est infiniment
précise, posée, pieuse. Sur un chant arabe, les trois danseuses esquissent des
gestes, comme des signes de croix à peine imprimés, qui effleurent à peine la
peau. Nacéra Belaza choisit de suspendre le temps de la chorégraphie plutôt que
de caler sa danse sur cette partition enivrante. Au lieu de s’engouffrer dans
le rythme oriental de la musique, la chorégraphe prend le temps d’inscrire le
moindre de ses mouvements, étire le moindre de ses silences. Des pauses qui
s’éternisent. Nacéra Belaza ouvre les bras. Ils s’écartent sans force. Les
paumes de mains légèrement tournées vers le sol, les coudes à peine fléchis,
les doigts pendants. La tête inclinée. Aucun muscle n’est tendu. Une femme
algérienne dans la position du Christ.
“Aujourd’hui l’homme est encore trop faible pour supporter sa
faiblesse, il doit devenir fort pour s’accepter vulnérable”. (…) J’ai
cédé, j’ai lâché prise, je n’ai rien cherché, je me suis juste prostrée dans
cet état de non-attente qui fait que les choses finalement arrivent entières,
elles émergent intactes.
Nacéra Belaza, “ Texte
autobiographique (suite) ”, dossier de la compagnie Jazz-Ame, 1997.
La danse de Nacéra Belaza est
empreinte de modération. Cette qualité de geste rend la chorégraphie
particulièrement troublante. Tout est dans la retenue. Cette résistance à la
démonstration et à la force musculaire souligne la maturité de la chorégraphe.
Pour moi, la chorégraphie n’est surtout pas un assemblage d’éléments
disparates constituant un discours, mais un élan vif qui happe sur sa
trajectoire les balises dérisoires de l’intellectuel.
Nacéra Belaza, “ Texte
autobiographique… ”, notes au programme de la pièce Périr pour de bon, Salle Diderot à Reims, juin 1995.
Découpée tel un montage
cinématographique, la chorégraphie réitère certaines séquences. Comme une
phrase leitmotiv dans un poème. Comme un refrain. Mais aussi comme une
obsession. Nacéra Belaza détourne à nouveau son visage vers le public. Elle
incline à nouveau sa tête vers le sol et écarte doucement les bras. De nouveau
elle arche le buste et laisse tomber sa tête en arrière, les mains détendues
sur ses cuisses, ses cheveux pendants dans le vide. Tous ces mouvements se
répètent comme si rien dans la danse ne modifiait l’état de l’interprète. Ou plutôt
comme si la danse permettait cette constance de calme et d’épanouissement. Un
moment de volupté se prolonge.
En émergeant à travers
cette pleine confiance, la danse développe ses propres règles, ses propres
lois, et inaugure ainsi une intelligibilité qui lui est propre, et que l’esprit
n’a jusqu’ici admis que difficilement.
Point de fuite (trio 20’) Compagnie
Jazzame Chorégraphie :
Nacéra Belaza Interprètes :
Nacéra Belaza, Dalila Belaza, Angélique Torres Musique :
Ebed Azrie Création
lumière : Frédéric Boileau Création
costumes : Carole Cheneval Du
17 au 21 janvier 2000, Studio du CND, Maison des compagnies et des spectacles Vendredi
28 janvier 2000, “ Voyage chorégraphique 2000 ”, Théâtre Paul Eluard
de Bezons http://cie-nacerabelaza.com
Aller voir Marcel Marceau en spectacle, c’est comme assister à un concert de Ray Charles, Tina Turner ou Charles Trénet,
c’est-à-dire : rencontrer une légende vivante. Et dire plus
tard : « j’y étais, je l’ai vu ». Je croyais assister à un spectacle d’une autre époque, à quelque
chose d’un peu naïf, protégé depuis tant d’années par une dose de naphtaline, à
des numéros aseptisés où illusion d’optique rimerait avec bonne humeur.
Démonstration d’une déconvenue enchanteresse.
Le génie et le talent du mime Marceau révèlent
un sens aigu de l’observation. Tel un enquêteur zélé à qui aucun indice
n’échappe, Marcel Marceau brosse l’humanité jusque dans ses moindres détails.
Avec, pour unique maquillage, le visage peint en blanc, le corps du vieux mime
se métamorphose sous nos yeux aussi bien en garnement qu’en vendeur de glace alléché
par le gain, en femme enceinte, en jeune galant, en juge emplâtré sous sa
perruque et sa robe amidonnées, ou encore en jeune maman étrennant sa poussette
neuve et son beau bébé. Les situations sont impressionnantes de réalisme :
tel un chercheur scientifique, le mime a disséqué tous les moteurs du corps
humain. La dextérité avec laquelle il passe de l’un à l’autre est
déconcertante. Le chien invisible qui dicte la promenade de son maître
semble incroyablement vivant.
Quelques bâillements s’étirent dans la salle
bondée de l’Olympia, exceptionnellement plongée dans un silence absolu à l’occasion des Adieux de
Bip. Alors que chaque numéro compte une bonne dizaine de minutes, l’un
d’eux se distingue par sa brièveté : en effet, il ne dure qu’une poignée
de secondes. Quelques secondes avant l’entracte. Autrement dit : pile au
moment où certains pouvaient justement commencer à trouver le temps long... Ce parti pris sur la durée revêt tout son sens
avec l’intitulé du passage : « Adolescence, maturité, vieillesse et
mort ». C’est d’ailleurs le seul titre du spectacle qui exprime un
déroulement implicite. Le spectateur anticipe ainsi un début, un milieu et une
fin, clairement identifiés par l’énoncé. Néanmoins, cette attente est déjouée
par la rapidité inattendue du développement. Le dénouement tombe aussi sec que
la lame d’une guillotine. Au lieu de suspendre, prolonger indéfiniment,
éterniser le temps, Marcel Marceau a choisi de le représenter dans la rapidité
fulgurante qui le caractérise. Le spectateur se plaint de ne pas avoir pu
saisir les subtils glissements entre l’adolescence et la mort, via les étapes
pourtant annoncées de la maturité et de la vieillesse… jusqu’à se rendre compte
combien on peine soi-même à les cerner dans la vie.
À 77 ans, le mime Marceau teinte ainsi ses
premiers adieux d’un amer constat. Les Adieux de Bip sont marqués par
l’idée de la fin, de la mort : l’accusé du « Tribunal » est
lynché, le dictateur mis en scène dans l’allégorie de
« L’Oiseauleur » finit derrière les barreaux, le pickpocket est
étranglé par ses propres mains et enfin, même dans la sérénité du « Jardin
public », les fantômes surgissent des bosquets.
Tout au long du spectacle, le plaisir du
spectateur réside pour une grande part à « trouver », comme s’il
s’agissait d’une devinette, l’objet mimé. Dans cet art muet, pas une parole
nous aide (sauf quand votre voisine de derrière prend un malin plaisir à vous
abonner gratuitement à son sous-titrage maison et à proclamer, dès qu’elle l’a
découvert, à quoi fait référence la scène mimée). Seul l’imaginaire permet de se « connecter » au spectacle.
Cela devient alors un bonheur incommensurable que de re-composer la
scène qui se déroule sous vos yeux, de reconstituer le puzzle, de reconnaître
une attitude, enfin, de se sentir complice, de communier un
moment avec l’artiste. Il en est de même pour ce dernier quand, dans lesilence de ses
gestes, il sent la salle frémir en un même élan.
Pour
plus d’informations sur l’artiste, consulter le livre CDRom Mime Marcel
Marceau de V. Bochenek, aux éditions : Somogy, 1997.
Il rassemble des interviews du mime ainsi que de très belles photographies. On
peut directement écouter le Maître sur le CDRom en français et en anglais. Ou
encore : Marcel Marceau maître mime de Ben Martin chez Denoël.
À la fois chorégraphe,
gymnaste, flamenca, actrice, danseuse, acrobate, chanteuse et humoriste, Blanca
Li a plus d'une corde à son arc, plus d'un tour dans son sac. Elle monte les chorégraphies
pour des films tels que Gazon Maudit ou Nettoyage à sec et a tenu
l'affiche tout l’hiver au Théâtre National de Chaillot pour un « one woman
show » intitulé Zap! Zap! Zap! Dans ce spectacle écrit par
Christophe Alévêque, elle incarnait tour à tour divers personnages : numéros
d'acrobatie suspendue par des tissus, démonstrations de danses traditionnelles
(Bretagne, Andalousie), variations de GRS, satires de la variété, solo de
pointes classiques, parodie de danse contemporaine, caricature de cantatrice...
Pour le festival Paris Quartier
d'été, elle recrée Nana et Lila. Ce spectacle l'avait révélé en France
en 1993 au Festival Off d'Avignon. Dans cette pièce, la chorégraphe Andalouse
propose un flamenco moderne, épuré du pittoresque et remanié par une écriture
qui nous emmène dans un univers poétique particulier à l'esthétique
contemporaine. Dynamique et énergique, la danse de Blanca Li est marquée par
l’Espagne. Non pas une Espagne de carte postale, réduite aux castagnettes et à
la paella, mais une Espagne actuelle et vivante. Pour ce spectacle, Blanca Li
s'inspire également des danses marocaines (les « Lilas » sont des
nuits cérémonielles de transe). Cinq musiciens marocains accompagnent sur scène
les danseuses au son du sintir, des crotales, du chant et du tambour. Leur
groupe, Gnawa Halwa, a enregistré un CD en 1993 intitulé : Rhabaouine.
La chorégraphe mêle ainsi le folklore andalou, aux racines gitanes et
orientales, avec la musique « Gnawa » (dont l'origine mythique se
situe au Soudan et au Mali et qui se pratique au Maroc, en particulier à
Marrakech).
Tant au niveau musical qu’au niveau chorégraphique, Nana et Lila
confronte la maîtrise, la concentration et la retenue très intérieure, très
dure du flamenco, avec l'explosion des transes, incontrôlables et
jaillissantes. D’ailleurs, pour Blanca Li, les scènes de transes résonnent
étrangement avec le flamenco : « C'était le même épanchement spontané
et massif d'énergie émotionnelle accumulée que j'avais vécu sur scène en
dansant le flamenco, mais dans un contexte totalement différent. (…) Les
gitans, en étroite et fortuite collaboration avec les morisques, ont été les
artisans de cette transmutation des fonds orientaux et juifs dans le flamenco »
(Blanca
Li, plaquette du spectacle Nana et Lila).
Nana et Lila, du mercredi 2 au vendredi 4
août 2000 à 22 heures, Cour d’Orléans, métro Palais-Royal.
Chorégraphie de Blanca Li pour le clip de Daft Punk "Around the World" :
Adepte de cirque, de théâtre,
de danse et de cinéma, Philippe Decouflé a été invité à investir le Jardin des Tuileries. Après avoir chorégraphié de nombreux spots
publicitaires, notamment Perrier, Polaroïd, ainsi que la campagne publicitaire
pour la nouvelle numérotation à dix chiffres de France Telecom en 1996, des
millions de téléspectateurs ont découvert, cet hiver, ses créatures encadrer
les pauses publicitaires pour les jingles de France Télévision. Minutieux
maître de ballet, metteur en scène maniaque à la rigueur mathématique,
Philippe Decouflé s’ingénie à inventer des machineries abracadabrantes :
poulies, chausses trappes, trompes l’œil et systèmes élastiques ébranlent la
vision du spectateur, dérouté, émerveillé, embarqué dans un univers burlesque,
surréaliste et onirique.
Pour Triton, comme pour la
cérémonie des Jeux Olympiques d’hiver en 1992 à Albertville (Savoie), Philippe Decouflé convoque sur scène tous les arts du cirque et les associe au théâtre et à la
danse. Les saynètes se succèdent pour donner des numéros aux références
décalées, parodiques et humoristiques. Chacun son tour vient livrer son
histoire, se raconter, suivant sa personnalité propre. Ce spectacle, créé en
1990 pour le Festival d'Avignon, a voyagé dans le monde entier, notamment lors
d’une grande tournée de quatre mois en Amérique latine.
Une deuxième version
avait été recréée en 1998 à Saint-Denis pour accueillir la coupe du monde de
football. Cette deuxième version réunissait une nouvelle équipe d'interprètes
et s’était enrichie des Petites Tritures : des attractions, inspirées de
l'esprit des fêtes foraines, qui se déroulaient à l'extérieur, tout autour du
chapiteau, une heure avant et après la représentation. La nouvelle adaptation, Triton
2 ter, est à découvrir aux Jardins des Tuileries : « Triton
est un satellite de Neptune. C'est la seule planète du système solaire qui
tourne à l'envers (...). Triton est également un grand mollusque gastéropode.
Triton est en outre le noyau de l'atome de Tritium » (Philippe
Decouflé, texte de présentation pour Triton 2 ter, site internet de la
compagnie DCA).
Triton 2 Ter spectacle de la compagnie
DCA mis en scène par Philippe Decouflé du 18 juillet au 5 août à 22 h - Métro
Concorde ou Tuileries - Plein air
Vidéo du Petit Bal Perdu chorégraphié par Philippe Decouflé Interprètes : Philippe Decouflé et Pascal Houbin
Le site de la compagnie « Decouflé
& Complices Associés » :
Alors que l’été les festivals attirent les
foules sur les côtes – jazz à Juan-les-Pins et à Marciac, art lyrique à
Aix-en-Provence, musique et danse à Montpellier et à Marseille, théâtre en
Avignon –, Paris fut longtemps réputée pour demeurer vide pendant les deux mois
d’été. La plus belle ville du monde devenait ainsi chaque année un désert
particulièrement aride : théâtres fermés, la culture hibernait. En effet,
quel intérêt de s’enfermer en plein mois d’août dans des salles cloisonnées,
rarement équipées de la climatisation ? Le festival « Paris Quartier
d’été », organisé à l’initiative du Ministère de la Culture en 1990, a
ainsi entrepris un projet périlleux.
Les dix ans du
festival Paris Quartier d’été Depuis désormais dix ans, la capitale vibre et les
festivaliers découvrent certains quartiers méconnus. Des scènes installées en
plein air parsèment les jardins, parcs et lieux mythiques de la ville :
Vincennes, le Centre Georges Pompidou, le Jardin des Tuileries, l’Opéra
Garnier, le Jardin du Luxembourg, le Palais-Royal… Tous ces espaces sont
investis au service du spectacle et de l’été. Se balader entre les colonnes de
Buren éclairées par le clair de lune, gambader la nuit au parc de la Villette,
veiller jusqu’à l’aube sous la grande Arche de la Défense sont autant
d’occasions de découvrir Paris sous un autre jour, autant de facettes
inexplorées de la ville. Cinéma, concerts, théâtre, conte, danse et musées se
partagent le beau rôle pour s’ouvrir à un public le plus large grâce à la gratuité ou aux tarifs
exceptionnels. Par
ailleurs, le cinéma en plein air de la Villette se met en place dès 1992 grâce
à l’initiative du festival Paris Quartier d’été.
Depuis la naissance de cette entreprise, le
festival attire de plus en plus de spectateurs, mais également, de plus en plus
d’artistes. Au bout de trois ans, 50 000 personnes assistaient sous l’Arche de
la Défense au Requiem de Verdi interprété par l’Orchestre de Paris et les Churs
de Riga. L’année d’après, en 1994, le parvis de la Défense comptait 70 000
spectateurs. Au final, 110 000 spectateurs comptés en 1996 et 125 000 recensés en
1999 (Chiffres
recueillis sur le site de « Paris Quartier d’été »).
Le choix des artistes et des spectacles se caractérise
par l’éclectisme : d’Yvette Horner à la Mano Negra en 1991, des danses berbères au butoh
(Kazuo Ohno dans les jardins du Palais-Royal en 1994), de la danse classique avec les Ballets de Monte Carlo en
1996 à la « nouvelle danse » de Philippe Decouflé en 2000, en passant
par la danse contemporaine avec Merce Cunningham en 1995 et la danse hip hopavec Käfig en 1999, des Marionnettes
sur eau du Vietnam en 1996 aux concerts d’orgue en 2000.
Philippe Decouflé et Blanca Li sont deux chorégraphes contemporains invités pour le Festival Paris
Quartier d’été. Bien qu’ayant suivi des formations rigoureuses (Alwin
Nikolaïs et Merce Cunningham pour l’un, Martha Graham et Alvin Ailey pour
l’autre), ils possèdent néanmoins le goût de sortir des cadres, de confronter
leur pratique aux autres techniques et, enfin, de surprendre le public en se
lançant toujours dans de nouvelles aventures. Tous deux, en effet, ne se
contentent pas de monter des spectacles mais investissent également le cinéma,
le café-théâtre, les cérémonies officielles, la télévision, les défilés… Deux
de leurs premières créations (présentées au Festival d'Avignon en 1990 pour
Philippe Decouflé et 1993 pour Blanca Li, et spécialement réadaptées pour
l’occasion) sont à (re)découvrir cette année au Festival Paris Quartier d'été.
D’autres spectacles sont à découvrir à travers la ville,
ainsi que de nombreux concerts, de l’opéra, du théâtre, des contes et du
cinéma.